Aveuglement originel !

3 avril 2011, 4ème dimanche de carême A, Jn 9,1-41 /

Ce récit de guérison de l’aveugle de naissance, unique cas de toute la Bible, n’est pas un récit de guérison comme les autres. Cet aveugle qui n’a pas de nom -une fois de plus chez Jean, pour que le lecteur puisse mieux s’identifier à lui-, nous parle de l’être humain en général marqué par les ténèbres, la finitude et la mort, par l’impossibilité d’accéder à la lumière, à la plénitude et à la Vie par lui-même. La guérison, l’illumination, la recréation opérée par Jésus dépasse, bien-sûr, ce signe réalisé près du temple de Jérusalem, il met en scène l’ensemble de l’œuvre du Salut opérée par Jésus Christ !

Une réponse au mal ?

La scène s’engage sur la question du péché : « Pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché ou bien ses parents ? » (Jn 9,2) On retrouve ici une thèse classique de l’époque qui consiste à attribuer tout mal, y compris la maladie, au péché personnel. Thèse que défendent les amis de Job, en lui expliquant que ses malheurs viennent de son péché. Question toujours actuelle, plutôt formulée en ces termes aujourd’hui : « s’il y avait un Dieu, qui plus est supposément bon, le monde ne serait pas dans un tel état de malheur ! » La réponse de Jésus, qui sera la réponse de toute sa vie, jusqu’à la croix, consistera non pas à expliquer d’où vient le mal mais à le dissocier de Dieu, à lutter contre tout mal, à se tenir du côté des souffrants et enfin à ouvrir une porte de sortie par sa résurrection. Dans la scène qui nous intéresse, Jésus en effet va d’abord dissocier le mal d’une logique de rétribution (non ce n’est ni lui, ni ses parents qui ont péché), puis il va apporter un remède contre ce mal (guérison) et enfin ouvrir une porte de sortie : « Crois-tu au Fils de l’Homme ? » C’est-à-dire, crois-tu à celui qui vient du ciel pour rassembler les hommes et les élever à la participation de la vie de Dieu ? : « Il faut que le Fils de l’homme soit élevé afin que quiconque croit ait, en lui, la vie éternelle » (Jn 3,14-15). Cette réponse concrète au mal, plus qu’une réponse à ‘la question du mal’, n’est-elle pas à faire nôtre ?

Un aveuglement originel ?

En parallèle avec sa réponse éthique au mal, Jésus invite à déplacer notre questionnement. La question n’est pas tant celle du péché que celle de l’aveuglement originel dont il vient sortir l’humanité. En effet, d’une part il y a l’aveugle de naissance, qui connaît sa condition d’aveugle, et d’autre part il y a la figure des pharisiens qui ne reconnaissent pas leur aveuglement. « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché » (Jn 9,41), c’est-à-dire que si vous reconnaissiez votre aveuglement, vous ne seriez pas pécheurs. Jésus affirme ici que nous sommes tous des aveugles de naissance, que cela ne vient pas du péché mais de la condition humaine, le péché consistant, lui, à refuser l’action de Dieu pour nous sortir de cette condition. L’être humain ne peut connaître la vérité plénière sur Dieu, sur le sens de la vie, sur la façon de mener sa vie, qu’en se laissant enseigner par Dieu lui-même. Depuis le récit de la Genèse, à propos de l’arbre de la connaissance, jusqu’à cette fausse connaissance de la Loi par les pharisiens, en passant par les prétentions de Job à mettre Dieu en procès, c’est toujours ce même thème qui revient : celui de l’incapacité de l’être humain à trouver, par lui-même, les réponses aux questions existentielles, et donc de la nécessité, pour y accéder, de se laisser enseigner par Dieu lui-même. Il nous faut prendre acte de cet aveuglement originel, si nous voulons accueillir la révélation apportée par Jésus Christ !

Une illumination qui engage !

Attardons-nous maintenant sur le parcours de cet aveugle. La sortie de son aveuglement, c’est-à-dire son illumination, va se faire progressivement et, loin d’être uniquement intellectuelle, va l’engager très loin dans le témoignage. Notons d’abord la façon de plus en plus significative dont l’ex-aveugle parle de Jésus à ses interlocuteurs : « L’homme qu’on appelle Jésus » (au verset 11)… « C’est un prophète » (v. 19)… « Un envoyé de Dieu » (v.33)… « Je crois Seigneur [que tu es la Fils de l’Homme] » (v.38). Il découvre petit à petit la véritable identité de Jésus, grâce, là encore, à l’aide de Jésus lui-même qui vient le retrouver, à la fin du récit, pour parachever son illumination. Par ailleurs, cette compréhension fait de lui un témoin, un envoyé (c’est le sens du nom de la piscine de Siloé, d’après Jean). Et ce témoignage devient de plus en plus hardi : « Je ne sais pas » (v.12)… « Est-ce un pécheur, je n’en sais rien,… mais je sais que maintenant je vois. » (v.25)… « Pourquoi voulez-vous encore m’entendre…serait-ce que vous voulez devenir ses disciples ? » (v.27)… finalement il fait la leçon aux pharisiens « Vous ne savez pas d’où il est, voilà ce qui est bien étonnant ! » (v.30) ce qui lui vaut d’être expulsé de la Synagogue. Cet ex-aveugle représente bien la figure de tout baptisé : plongé dans l’eau du baptême, guéri de son aveuglement, envoyé pour témoigner. N’est-il pas remarquable que, très tôt, les premiers chrétiens parleront du baptême en ces termes : « Ce bain s’appelle illumination ! » (cf. Justin vers 100-160)

 

Puisque nous sommes tous des aveugles nés…

Désirons-nous faire nôtre la réponse du Christ au mal,

Souhaitons-nous le laisser nous sortir de notre aveuglement originel,

Afin que l’illumination, déjà reçue à notre baptême, porte fruit ?

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2 réponses à Aveuglement originel !

  1. Denise Rhéaume dit :

    Je me réfère à des paroles de Zundel nous disant que nous sommes des êtres préfabriqués. Pour entrer dans la liberté, se libérer de soi, se libérer de nos aveuglements je donne ma vie à l’Amour infini. Choississons qu’Il soit notre gérant de vie pour devenir l’être nouveau qu’Il désire tant.

  2. Aveuglement originel !
    Pour ma part, sur cette route du carême 2011, ma recherche de la lumière s’apparente à celle d’Augustin : « Jusqu’ici […] nous le sommes par la foi et non encore par la claire vue » (Texte de l’édition bénédictine – G. Combès, Paris, P. Lethielleux, Libraire Éditeur, 1941, XIII — 14, p. 435).

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