Peut-on vivre heureux ?

26 septembre 2010, 26° dimanche C, Lc 16,19-31 /

« Tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur. Maintenant il trouve ici la consolation et c’est ton tour de souffrir » (Lc 16, 25) Quelle affirmation ! Une vie heureuse aurait pour conséquence une vie de souffrance après la mort et, pour être heureux en Dieu, nous devrions être malheureux ici-bas ? Quelle tragédie ! Il n’y a donc nul bonheur possible ici-bas ?… Pourtant l’Évangile est  Bonne Nouvelle ! Le chemin du bonheur doit bien exister quelque part…

Confort ou bonheur ?

Une fois de plus la traduction liturgique de l’Évangile peut être trompeuse. Le texte grec est sensiblement différent. Il ne parle pas de bonheur mais de biens, ni de malheur mais de maux… Il ne dit pas : « c’est ton tour de souffrir », ce qui sous-entendrait une punition mais constate : « maintenant toi, tu souffres ». Réentendons ce verset : « souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et que Lazare a eu les maux pendant la sienne ; maintenant il est ici consolé, et toi, tu souffres. » La nuance est importante, la parabole nous dit, d’abord, qu’il ne faut pas confondre une vie confortable (des biens) et une vie heureuse… L’opulence est dénoncée pour une double raison : nous risquons de nous leurrer nous-même en croyant être heureux puisque nous vivons de façon confortable ; d’autre part, elle risque fort de nous rendre égoïste, replié sur nos biens et insensible à celui qui souffre à notre porte. Les conséquences pour une vie en Dieu ne sont pas de l’ordre de la récompense ou de la punition. Une fois de plus, il nous faut comprendre les réalités de la foi de manière plus existentielle. Puisque la vie en Dieu est communion entre les êtres vivants et avec Dieu lui-même, si nous avons passé notre vie à agir contre cette communion, à diviser, à exclure et à compter uniquement sur nos biens terrestres, alors forcément nous nous sommes exclu de cette communion et nous souffrons. Il faudrait ajouter, ici, que cette parabole ne dit pas tout de l’Évangile, elle insiste sur les conséquences de notre façon de vivre, sur l’urgence à changer de vie ici-bas, mais n’oublions pas non plus la miséricorde du Père…

Misère ou pauvreté ?

Revenons à notre question de départ : peut-on vivre heureux ? S’agit-il de vivre comme Lazare pour trouver le réconfort en Dieu ? Affirmons-le sans ambages : non ! L’Évangile ne prône pas la misère et nous invite, au contraire, à lutter contre toutes les formes qu’elle peut prendre. Mais… l’Évangile invite à la pauvreté, non seulement la pauvreté du cœur, mais aussi à une vie modeste et simple ! Comment peut-on croire que gagner des millions alors que tant d’hommes et de femmes vivent dans la misère peut être juste ? Une fois encore je ne peux m’empêcher d’évoquer ces recherches d’une alternative à nos vies opulentes qui se nomme « simplicité volontaire » ; « abstinence heureuse » ; mouvement « slow » etc. N’est-ce pas une façon de réinventer, pour aujourd’hui, ce que la vie religieuse tente de vivre et d’annoncer, de façon plus ou moins heureuse selon les lieux et les époques, à savoir le vœu de pauvreté ? Non pas un vœu de misère mais la promotion d’une vie modeste et simple, d’une mise en commun des biens, d’un droit de regard de mes frères et sœurs sur ma façon de vivre mais aussi un vœu qui interroge ma solidarité avec ceux qui subissent une pauvreté non choisie !

Solitaire ou solidaire ?

La pointe du texte n’est peut-être pas tant mise sur la dénonciation de la richesse de cet homme que sur l’aveuglement qu’elle engendre, le manque de sensibilité, de fraternité, de solidarité avec celui qui se meurt à sa porte. Pensons-nous pouvoir vivre heureux seul, au milieu d’un océan de misère ? Non ! Mais là encore l’Évangile est très sage : il ne veut pas engendrer en nous la culpabilité face à la souffrance infinie de l’humanité, comme si nous pouvions prendre toute la misère du monde sur nos épaules… Mais il nous invite, à travers la figure de Lazare (le seul qui porte un nom dans cette histoire), à nous laisser toucher par telle ou telle personne bien concrète en situation de besoin, car Dieu place sur nos chemins des personnes, des situations à notre portée (« mon joug est facile à porter et mon fardeau léger ») . Il ne s’agit pas de répondre à la misère du monde mais à celui ou celle qui frappe à ma porte… et peut-être que, petit à petit, ma solidarité s’ouvrira au plus lointain. C’est cette dynamique que nous pouvons constater chez toutes les grandes figures solidaires de ce monde…

Alors peut-on vivre heureux ici-bas et en Dieu ?
L’Évangile ne nous indique-t-il pas le chemin
d’une vie modeste, simple et solidaire ?

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6 réponses à Peut-on vivre heureux ?

  1. Monique dit :

    Comme lire Augustin rend inventif ! ! Benoît dans son commentaire à la lettre à Proba (in Blog, Textes qui me sont chers) cite Jean : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons en lui notre demeure », Jn 14, 23. Et voici le commentaire : « Constamment interfère notre désir de l’immédiat, dont notre cœur ne saurait être comblé : Dieu, lui, veut nous combler de ce qui demeure.» D’un seul coup, l’évangile de Lazare pauvre et souffrant et du riche comblé mais « puni » s’éclaire. Alors que cet évangile est de prime abord dur à avaler (!), voici que Benoît nous donne des clés : ce riche, ne serait-ce pas l’homme orgueilleux qui désire des biens immédiats, sous-la-main, des biens sensibles et matériels ? Ceux-là, en effet, sont immédiats au sens de faciles à imaginer et à désirer, faciles à conquérir, et surtout disponibles sans grands délais. Ils répondent vite à notre caprice du jour, ils répondent à notre volonté de puissance, ils servent notre rapacité qui pour certains est un « feu dévorant ». Et comme le feu n’a de cesse qu’il n’ait tout dévoré, ces désirs sont illimités, sans cesse remplacés par d’autres désirs, toujours du nouveau, et ainsi de suite… Et toujours ils nous laissent amers. Nous laissent amers… voilà la « punition » ! Ce n’est pas Dieu qui nous punit, c’est nous-mêmes qui, nous tournant du côté de l’immédiat sensible, nous jetons bien malgré nous, mais dans une logique implacable, dans les brûlures intérieures des soifs insensées et infinies. L’enfer, quoi !

    Lazare, lui, est l’homme de l’attente – [Simone Weil a un beau livre qui s’intitule « Attente de Dieu »]. Il est l’homme pauvre parce qu’impuissant. L’amoureux, par exemple, est pauvre ; il n’a aucun moyen simple et facile de dire son amour. Il cherche en vain les mots. Or les mots nus ne suffisent pas – c’est pourquoi l’amour se chante plutôt… L’amoureux est pauvre aussi en ce qu’il quête des faveurs de son aimée et d’un cœur toujours tremblant guette pour les conserver le moindre signe, le moindre geste, la moindre parole: « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ». Mais alors que le riche toujours insatisfait se sent mal aimé, l’amoureux, patient, récolte l’or. Peut-on dire comme une lecture rapide de l’évangile nous porterait à croire : « C’est à son tour » ? Non, bien sûr, ça n’a rien à voir, comme on vient peut-être de le démontrer…

    « Une fois de plus, il nous faut comprendre les réalités de la foi de manière plus existentielle », dit Benoît. C’est ce que j’ai essayé de faire…

    • Frère Benoît dit :

      Merci Monique pour ces compléments…
      Juste une précision le commentaire de la lettre à Proba n’est pas de moi, et je n’en connais plus l’auteur… Désolé…

      J’aime la formulation que nos « soifs insensées et infinies nous laissent amers », et que c’est ainsi que nous nous « punissons » nous-même…

      A suivre…

  2. Christian Sacy dit :

    Monique a raison, si une personne gagne 5 millions au lieu de 7, elle est malheureuse en pensant au 2 millions qu’elle aurait pu gagner de plus. On n’a appris qu’à être malheureux dans cette société de consommation et d’abondance.

    Mais revenons à l’évangile. Pourquoi le riche ne s’est pas occupé de Lazare?
    Peut-être qu’il y avait tellement de pauvres qu’il s’est dit: On ne peut pas tous les aider. Comme nous, devant des images des catastrophes qu’on voit à la télé, on s’émeut un instant et après on retourne à notre petit train train. On envoie un petit chèque pour avoir bonne conscience.

    Mais ce n’est pas tout à fait cela que Dieu nous demande.Il veut avant tout que nous soyons plus sensible et plus présent à l’autre et au tout AUTRE. Mais pour cela il faut qu’il change notre coeur encore et encore.

    Christian

  3. Robert dit :

    Pourquoi croire en Dieu quand la guerre, la haine entre les hommes qui dit-être de bien existe ? Tout cela, causé par le rassemblement à une croyance, à un dogme, à une vérité, souvent que l’on proclame c’est la vérité. J’ai arrêté de chercher Dieu, je vis tout simplement heureux, de le partager avec ceux qui m’entoure sans penser à juger qu’ils font le bien ou le mal. J’ai appris que le nom de Dieu est Je suis celui qui est. Et chacun de nous avons cette conscience de dire ‘Je suis’. Soyons peut-être, nous toucherons à un brin de la conscience de Dieu. Ce qui m’anime dans la vie n’est pas Dieu, la vie tout simplement. D’essayer de comprendre avec le peu de conscience que j’ai à voir, à comprendre, à créer, à réaliser à être heureux, à être bien, à être en paix, être libre d’esprit. Le mot m’anime elle devient une parole qui enflamme mes entrailles sans penser à Dieu, mais au mot et à son infinité en soi. Une partie de ma vie fut très religieuse, prière, culte, partage religieux. Volontairement j’ai arrêté, je me suis posé la question est-ce que je peux vivre heureux et en paix sans Dieu ? 25 ans plus tard je peux dire oui. Ce qui m’anime est de vivre en liberté sans pensée ce que je fais est péché ou pas, de toute façon nous trouverons toujours le mal dans l’oeil de l’autre quand nous ne correspondons pas à leur valeur moral. J’ai appris à accepter bien des choses qu’auparavant je trouvais immoral, terrible. J’ai appris que de juger n’apporte rien par-contre créer apporte tout. Nous avons ce privilège de créer, en plus le faire inconsciemment. Parfois il y a des rencontres qui nous font vivre des frissons de bien être qui dure des mois et des mois. Parfois il y a des idées qui animent notre vie et nos passions. Parfois la richesse est futile quand elle sert seulement à la soumission et non au partage. Je pense la grandeur de la richesse est liée à la grandeur d’âme au partage. Je finirai par une petite phrase, dans le firmament de la vie la présente seconde du bonheur est éternel.

    • Frère Benoît dit :

      C’est très bien, je vois que tu es chercheur de l’essentiel… Quant à ce que tu as mis de côté en mettant Dieu de côté, c’est très bien aussi… La culpabilité… Le jugement… Mais ton chemin n’est pas fini : « Parfois il y a des rencontres qui nous font vivre des frissons de bien être qui durent des mois et des mois. » Parfois il y a Une rencontre qui nous apporte le bonheur pour la Vie !…
      Saint Augustin a cherché pendant 15 ans le chemin du bonheur :
      « J’ai interrogé la mer, les abîmes, les êtres vivants qui rampent. Ils ont répondu : ‘Nous ne sommes pas ton Dieu ; cherche au-dessus de nous.’ J’ai interrogé les brises qui soufflent ; et tous les espaces aériens ont dit avec ceux qui les habitent : ‘Je ne suis pas Dieu.’ J’ai interrogé le ciel, le soleil, la lune, les étoiles : ‘Nous non plus nous ne sommes pas le Dieu que tu cherches’, disent-ils.
      Et j’ai dit à tous les êtres qui entourent les portes de ma chair : ‘Dites-moi sur mon Dieu, puisque vous ne l’êtes pas, dites-moi sur lui quelque chose.’ Ils se sont écriés d’une voix puissante : ‘C’est lui-même qui nous a faits.’ Mon interrogation c’était mon regard posé sur eux; et leur réponse, leur beauté.

      Bien tard je t’ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée.
      Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors, et c’est là que je te cherchais, et sur la grâce de ces choses que tu as faites, pauvre disgracié, je me ruais ! Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ; elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant, si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas.
      Tu as appelé, tu as crié, et tu as brisé ma surdité; tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ; tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi ; j’ai goûté et j’ai faim et soif ; tu m’as touché et je brûle pour ta paix. »

  4. Robert dit :

    Merci Frère Benoît d’avoir répondu en rappelant St-Augustin. C’est très apprécié et inspirant, ça me permet de continuer ma réflexion. Oui je cherche l’essentiel, je cherche sa source, elle nourrit mes réflexions et je dirais même ma vie, dans ses hauts ses bas ses joies et ses peines. J’aime me faire une idée des choses même si demain elle sera différente, le but est de réfléchir pour soi de le partager avec les autres tout en animant la vie et l’amour en nous. Je ne cherche plus la vérité, je cherche à vivre complètement, le plus authentiquement possible, dans la tristesse comme dans la joie. J’ai la responsabilité de m’assurer que la forteresse de mon être ne soi jamais ébranlé par les attaques que le prochain peut me faire. Cela est précieux, elle assure ma liberté, mon équilibre, ma conscience et mon inconscience des choses. Je pense que chaque personne a à s’assumer, en protégeant cette forteresse, elle partage une pensée qui lui est propre. Nous sommes des orchidées cherchant à parfumer le monde de son odeur, bonne et mauvaise.

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