Présence réelle et protestantisme

Pour en finir avec les idées fausses qui circulent sur  la « non foi » des protestants en la présence réelle. Un article incontournable… mais, ne retrouvant plus cet article sur internet, je me permets de le republier ici, j’espère que les auteurs ne m’en voudront pas…

LA CENE

INTRODUCTION

Pour les Eglises de la Réforme, l’unité de l’Eglise est manifestée lorsqu’il y a la communion dans la Parole et les sacrements. Cette pleine communion est réalisée entre les Eglises luthériennes et réformées en Europe. Pourtant, en ce qui concerne la compréhension commune de la Cène, ce chemin s’est avéré particulièrement difficile. La Cène a été le sujet de discorde par excellence entre les Eglises protestantes depuis le 16e siècle. C’est pourquoi il nous paraît important de rappeler d’abord les enjeux de cette discorde, puis la manière dont les textes d’accord reformulent la question et évoluent vers la communion. Nous reprenons ensuite dans le détail une compréhension de la Cène à laquelle peuvent souscrire les réformés et les luthériens, ainsi que les questions qui se posent à nos Eglises dans le contexte contemporain.

En France, luthériens et réformés ont marqué leur accord en 1968, par les « Thèses de Lyon » sur la Parole, le Baptême et la Cène. En 1973, la Concorde de Leuenberg reprend des points litigieux, dont la Cène, en proposant une formulation approuvée par toutes les Eglises signataires en Europe. Ce travail de Leuenberg sur la Cène sera approfondi en 1994 avec l’adoption d’un texte à l’Assemblée plénière de Vienne sur « La doctrine et la pratique de la Sainte Cène ». L’Assemblée commune des Eglises luthériennes et réformées en France a publié en 1981 un texte commun : « La Cène du Seigneur ».(1) Ces textes d’accord manifestent la pleine communion qui existe entre luthériens et réformés, et la compréhension commune à laquelle on a pu aboutir. Celle-ci sera explicitée à partir de la notion de « communion » – « koinonia ».

LE SENS DE LA CENE

  • Nous utilisons ici le terme de « Cène », habituel dans le monde protestant. Il renvoie au dernier repas de Jésus avec ses disciples, fondement essentiel de ce sacrement. Cette appellation, d’ailleurs peu comprise par les contemporains non initiés, risque d’éveiller le malentendu d’une interprétation uniquement historique. Il est donc nécessaire de préciser que la Cène est pour les Eglises le « repas du Seigneur » (I Cor. 11/20), dont Jésus-Christ est la source et le centre. (2) L’usage plus actuel du terme d' »eucharistie » (lié à I Cor. 11/23) rappelle que cette célébration jaillit de notre reconnaissance face à l’amour de Dieu. Si cet aspect est primordial, il ne couvre pas à lui seul la richesse de sens de la Cène, d’où notre prédilection pour ce dernier terme.
  • Tout comme le Baptême, nous comprenons la Cène comme un « sacrement », signe et communication du salut offert par Dieu en Jésus-Christ, que la communauté des croyants célèbre par des actes cultuels. C’est là une traduction en latin du terme grec « mysterion », qui évoque le mystère divin, le mystère de la foi qu’est Jésus-Christ. La notion de sacrement renvoie à l’institution de la Cène par le Christ lui-même. (3) Historiquement, l’institution de la Cène a son origine dans le dernier repas de Jésus avec ses disciples, « la nuit où il fut livré ». La recherche historique n’a pas encore résolu toutes les questions liées à l’interprétation des divers témoignages néo-testamentaires de cet événement (I Cor. 11/23-26 ; Matth. 26/26-29 ; Marc 14/22-25 ; Luc 22/19-20). Mais la Cène ne se focalise pas sur ce repas ultime. Elle prend sens dans l’histoire du salut tout entière, depuis l’acte d’élection et de libération d’Israël par Dieu (commémoré dans le repas pascal), en passant par les repas de Jésus en compagnie des pécheurs, pour se réaliser en plénitude dans l’événement de Pâques, la présence du Ressuscité au milieu des siens et l’action de l’Esprit-Saint dans l’Eglise.
    « En partant de cette conception de l’institution, la célébration de la Cène a un triple fondement :
    – Le don de Jésus-Christ, son service pour les autres jusqu’à la mort et l’expérience de la présence du Seigneur ressuscité ;
    – l’histoire de Dieu le Père avec les hommes, dans laquelle Dieu délivre le pécheur de sa détresse et de sa culpabilité, l’accueille par son pardon et son amour, lui offre la communion et lui ouvre un avenir guidé par sa Parole ;
    – la présence du Saint-Esprit qui nous fait don de la foi, nous introduit dans la communion avec le Christ, nos soeurs et nos frères, nous libère et nous mandate pour témoigner et servir dans le monde, dans l’obéissance à Jésus Christ. » (Texte de Vienne – communion de Leuenberg, 1.2).
  • La liturgie de la Cène comprend ainsi les éléments suivants :
    – la préface : action de grâce et louange de Dieu
    – l’anamnèse : mémoire de l’oeuvre de Dieu en Jésus-Christ
    – les paroles d’institution
    – l’épiclèse : l’invocation de l’Esprit-Saint
    – le Notre Père
    – la fraction du pain
    – le repas du Seigneur, communion avec le Christ et les membres de la communauté
    – la louange et la proclamation de l’attente du Royaume
    – l’exhortation et l’envoi en mission.

A ces éléments s’ajoutent la confession des péchés et la déclaration du pardon, la confession de la foi et l’intercession pour l’Eglise et le monde, qui peuvent aussi se situer au début de la liturgie du culte. (Texte du Consistoire Supérieur de l’ECAAL, Liebfrauenberg du 18.11.95).

I. LA CENE POMME DE DISCORDE : RAPPEL HISTORIQUE

Une violente polémique opposa en particulier dans les années 1529 à 1580 l’Eglise catholique, LUTHER, les réformés ZWINGLI et CALVIN en particulier autour de trois enjeux :
1. le mode de présence du Christ
2. l’importance du sacrement par rapport à la Parole de Dieu et la prédication
3. le lien entre la Cène, l’individu et l’Eglise.

1. La présence du Christ

Au 16e siècle, catholiques et protestants affirmaient unanimement que le Christ est présent dans la Cène, que ce n’est pas là simplement une commémoration pour un mort, un repas du souvenir, ni même un repas entre humains. Le Christ est vraiment là. Mais le débat portait sur la nature de sa présence : est-elle « réelle »(4) (ou « corporelle », dans les espèces) ou « spirituelle » (dans la foi des croyants, suscitée par l’Esprit-Saint) ?

  • Le Concile de Trente, en 1551, répond à la Réforme par l’affirmation de la « transsubstantiation » (la conversion de la substance du pain et du vin en corps et sang du Christ, sous les apparences du pain et du vin). La doctrine luthérienne formulait cela de manière quelque peu différente : dans la Cène, le pain et le vin demeurent ce qu’ils sont, mais portent le corps et le sang du Christ (« in », « cum » et « sub »). Le luthéranisme était d’accord avec le catholicisme sur la présence « réelle » du Christ dans les éléments de la Cène, présence donnée par grâce et non en vertu de la foi des participants ou du célébrant. La présence du Christ est donnée, qu’il y ait foi ou non, mais elle ne peut vivifier que ceux qui la reçoivent dans la foi. Mais il y avait à l’époque une insistance plus grande du côté luthérien sur le fait que le sacrement de la Cène n’est pas constitué seulement par le pain et le vin, mais par les espèces précédées et accompagnées de la Parole de Dieu. L’opposition avec la doctrine catholique concernait une doctrine formulée par Trente en 1562 sur la messe comme sacrifice « propitiatoire » offert à Dieu pour les vivants et les morts, qui permet d’obtenir de lui le don de la grâce. L’Apologie de la Confession d’Augsbourg oppose le « sacrement » don de Dieu, au « sacrifice », œuvre humaine offerte à Dieu. Le luthéranisme pouvait concevoir un caractère sacrificiel de la Cène, mais sous forme d’ « action de grâce » (eucharistie) des humains en réponse au don de Dieu . (5)
  • ZWINGLI et les réformés suisses ont défendu une thèse radicalement différente : depuis l’Ascension, le Christ n’est plus présent corporellement sur la terre, sa présence est « spirituelle », c’est-à-dire réalisée par l’action de l’Esprit-Saint. Celui-ci rend le Christ présent dans les cœurs  des croyants. De ce fait, si une transformation s’opère dans la Cène, ce n’est pas celle des espèces, mais du coeur des participants. Le pain et le vin n’ont qu’une importance « symbolique », comme « signes » renvoyant à la présence du Christ, et non comme les instruments qui réalisent le salut. La parole de Jésus, « ceci est mon corps », était interprétée par les Zwingliens dans le sens : « ceci signifie mon corps ». C’est pourquoi la prière d’épiclèse demande que l’Esprit-Saint vienne sur les participants pour les transformer, alors que les luthériens demandent aussi la venue de l’Esprit sur les espèces.
  • CALVIN eut pour souci de concilier l’insistance sur la réalité de la présence du Christ et l’importance accordée à l’action de l’Esprit-Saint. Selon lui, le pain et le vin ne sont pas transformés lors de la célébration de la Cène, mais lorsque les croyants prennent le pain et le vin, l’Esprit donne intérieurement ce qui est « figuré » extérieurement par les espèces : à travers elles les croyants reçoivent le Christ lui-même.

2. La compréhension du sacrement

  • Cette compréhension très différente de la présence réelle ou symbolique du Christ a généré une vision différente de l’importance de la Cène : pour les partisans de la présence « réelle » (ou « corporelle »), elle représente « la source et le sommet de la vie chrétienne » puisqu’il s’agit de la rencontre physique avec le Ressuscité, qui nourrit tous les autres aspects de la vie spirituelle. Elle est, comme la Parole et le baptême, « moyen de grâce ». Les documents d’accord sur la Cène privilégient le sens de la présence « réelle » du Christ sur le sacrement comme un moyen de grâce.(6)
  • Les Zwingliens et les Calvinistes ont tendance à considérer la Cène comme signe de grâce parmi d’autres, procédé pédagogique que Dieu nous donne pour nous rappeler son amour, ou pour témoigner de ses dons face au monde. La prédication a pour ces traditions un rôle plus primordial que pour le luthéranisme.
  • Ces conflits mettent en évidence un enjeu plus profond, qui demeure une difficulté dans les dialogues des différentes Eglises issues de la Réforme : la compréhension du sacrement (cf. dossier « baptême » où cet enjeu est explicite dans les détails). Pour les protestants se situant dans la mouvance de ZWINGLI, le sacrement constitue la première réponse éthique du croyant à la grâce déjà obtenue et attestée par la Parole. Pour les luthériens et les catholiques, les sacrements sont les moyens de salut.(7) Calvin se situe dans une ligne plus proche du zwinglianisme : nous avons besoin de la Cène à cause de notre « rudesse et infirmité », la Cène sert de « béquilles » pour les chemins de la foi (8).

3. La Cène et l’Eglise

  • Un autre point de désaccord au 16e siècle, mais qui ne se pose plus de la même manière aujourd’hui, est la question du lien entre la Cène et l’Eglise. Pour Luther, la Cène apporte le salut et fortifie la foi pour les combats de la vie chrétienne. Elle console, soulage et affermit. Pour ZWINGLI et ses successeurs, elle est d’abord un acte communautaire, un témoignage de foi rendant publique l’appartenance au Christ, qui précède le sacrement. La Cène n’apporte rien de plus à la foi personnelle, mais manifeste celle-ci face aux autres.
  • L’évolution actuelle, formulée dans les documents d’accord, reprend en fait ces deux aspects : d’une part l’affermissement de la foi personnelle, d’autre part la dimension de partage et de témoignage de la communauté des croyants.

 

II. LA CENE COMME FONDEMENT DE NOTRE COMMUNION

1. La communion à Jésus-Christ, le « donateur et le don » (9)

« La Cène exprime et actualise la totalité de ce don (que Dieu nous fait à travers son Fils). Il s’agit d’une rencontre et d’un échange entre des personnes : de Jésus-Christ le donateur, l’Eglise reçoit Jésus-Christ, le don de Dieu ; en Jésus-Christ son chef, elle se donne à Dieu. » (Thèses de Lyon)

  • Par son repas, Jésus-Christ inaugure une nouvelle communauté dépassant les frontières de l’espace et du temps, appelée à réaliser le « corps du Christ », dans l’attente de son retour. La Cène est avant tout communion au Christ : Jésus-Christ s’offre lui-même comme fondement de notre vie et source de notre foi, à travers l’annonce du pardon et de la réconciliation.
  • Les textes d’accord affirment que la Parole et les sacrements « sont pour nous comme les deux foyers d’une même ellipse. Ils s’appellent mutuellement ». La Parole est puissance de Dieu tout comme les sacrements, inversement la Cène est aussi « Parole visible » du Seigneur. Jésus-Christ se donne aux croyants par des moyens divers, parlant à la fois à l’intelligence et aux sens. La Cène, tout comme la prédication, offre l’essentiel, l’Evangile dans sa plénitude. « Le sacrement est pour nous plus qu’un appendice de la prédication, et celle-ci plus qu’une simple introduction au sacrement. » (Thèses du Liebfrauenberg, N° 1)
  • Le don du salut se réalise dans les gestes quotidiens et vitaux que sont le manger et le boire. Ces deux éléments signifient la Vie, les aliments dont personne ne saurait se passer, mais au-delà également, l’ensemble des dons qui nous sont quotidiennement nécessaires. Les textes bibliques abondent en échos à ces biens, lorsqu’ils évoquent par exemple la manne comme don de Dieu, Jésus-Christ comme pain de vie. la liturgie rappelle que ces espèces représentent à la fois le « don de Dieu » et les « fruits de la terre et du travail des hommes ».
  • Pourtant, si la Cène est un repas auquel ont part nos sens et notre corps, son centre n’est pas en premier lieu le repas. Le Christ ne célèbre plus seulement le rituel juif de la Pâque, ni même une amitié ou une solidarité humaine, mais une « Alliance nouvelle », tournée vers le futur de l’Eglise et du monde. « Ce que Jésus inclut dans ses gestes avec le pain et le vin, c’est la totalité de l’événement dans lequel il va être engagé, l’événement de Pâques, l’événement unique et irréversible dans lequel va s’établir une alliance que lui-même désignera comme ‘nouvelle’ et ‘éternelle’ entre Jésus et les hommes (…). Ainsi le ‘ceci’ (‘faites ceci’) ne vise pas le pain et le vin, mais les gestes et les paroles autour du pain et du vin, il vise la totalité de l’assemblée croyante et confessante, la bénédiction, les paroles de l’institution, puis le partage du pain et du vin ». (10)
    Les textes d’accord renoncent à l’impératif d’expliquer le mode de présence du Christ dans la Cène, mais le confessent comme Seigneur réellement présent et agissant (Lyon, Leuenberg).

Cet aspect de la compréhension de la Cène met particulièrement en valeur sa dimension eucharistique : chaque célébration énumère les grâces reçues et les promesses réalisées par Dieu, l’Eglise répondant ainsi au sacrifice du Seigneur.

2. La communion des croyants

« Dans la Cène, le Christ atteste, fortifie et renouvelle l’unité de la communauté fraternelle ; il appelle les siens à une recherche ardente et loyale de l’unité de tous les chrétiens, pour qu’il soit possible que ceux qui vivent du même salut, partagent le même pain et la même coupe. » (Thèses de Lyon)

  • Ceux qui partagent le pain et boivent ensemble à la même coupe forment une communauté « réconciliée », qui dépasse les clivages sociaux et économiques, les esprits de parti de toute sorte (cf. I Cor. 10 et 11). Affirmation fondamentale que la pratique contredit toujours ; et il faut toujours travailler cette contradiction.
  • La Cène est offerte à tout chrétien baptisé qui confesse sa foi. Ceci met en évidence deux exigences fondamentales : d’une part celle du baptême comme préalable à la Cène, qui ne va plus de soi dans un monde sécularisé, d’autre part le souci d’un engagement de foi, qui n’est pas forcément évident pour les participants voyant dans la Cène davantage un moment convivial ou le respect d’une tradition.
  • D’autres conséquences sont à tirer de cette exigence : la Cène, quoique célébrée dans un cadre donné, n’est pas limitée à un groupe fermé ou isolé. C’est pourquoi la présidence de la célébration a toute son importance. Le Seigneur est certes celui qui invite et qui se donne en partage, mais cela est signifié par la présence du ministre ordonné, ou d’une personne mandatée par l’Eglise. Celui-ci signifie d’une part le vis-à-vis entre la Parole de Dieu et la communauté, d’autre part la communion de chaque groupe où se partage la Cène avec l’Eglise universelle. (Cf. Liebfrauenberg N° 7 et 8) Cette communion avec l’Eglise universelle devrait apparaître aussi dans l’accompagnement spirituel des absents ou des malades qui ne peuvent se déplacer.
  • La Cène est perçue par tous les chrétiens comme un signe essentiel de l’Eglise une, sainte catholique et apostolique. L’impossibilité de la communion eucharistique entre différentes Eglises est un rappel douloureux du scandale de la division entre les chrétiens et nous incite à poursuivre les efforts pour triompher de ces divisions. La communion eucharistique serait, pour certaines Eglises, un pas de plus en direction de l’unité, permettant de concrétiser de manière visible les progrès déjà réalisés. Pour d’autres, par contre, la Cène représenterait l’achèvement d’une communion pleinement réalisée et ne peut, de ce fait, avoir lieu tant que subsistent des difficultés. Une réelle avancée vers une compréhension et une pratique communes de la Cène a eu lieu entre protestants et catholiques, le problème essentiel qui subsiste étant celui du ministère et de la reconnaissance ecclésiale.

Cet aspect de la Cène renvoie au rôle central de la prière d’anamnèse et d’épiclèse, qui relient l’ordre du Christ à l’assistance de l’Esprit-Saint, la narration de l’événement historique à la prière de l’Eglise, l’Eglise primitive à l’Eglise contemporaine et à venir.

3. La Cène, exigence de partage

« Ainsi la Sainte Cène a une dimension missionnaire (…). Elle est le lieu où ensemble nous sommes fortifiés et réconciliés, afin de pouvoir être des témoins fidèles et des ferments de réconciliation (…). Cette solidarité dépasse le cadre de notre célébration eucharistique : la Cène nous engage les uns envers les autres ; mais cette conviction demande à trouver des expressions concrètes. » (Texte du Consistoire Supérieur de l’ECAAL).

  • La communion offerte par le Christ en lui et avec les humains nous engage de manière radicale les uns envers les autres. La Cène peut être qualifiée de « sacrement missionnaire », puisqu’en ayant part à la réconciliation offerte en Jésus-Christ, nous sommes aussi appelés à la vivre et la transmettre au-delà de nos cercles de vie restreints. La communauté qui célèbre la Cène est appelée à la solidarité et à l’engagement avec le monde, qui doivent se concrétiser par le combat pour des relations de justice et d’équité, ainsi que par une solidarité qui ne serait pas simplement une charité ou une bonne oeuvre, mais l’exigence même de la Cène. Ceci devrait nous encourager à veiller à un engagement missionnaire, au sens le plus large du terme, dans tous les domaines de la vie ecclésiale : vie paroissiale diaconie, engagement pour la justice, combat contre la xénophobie et toutes les formes de discrimination, évangélisation, mission, etc. Les Eglises devraient s’engager dans des prises de position plus courageuses et fermes, même au risque de choquer ceux pour qui l’Eglise ne devrait pas se mêler des questions du monde. Au contraire, la Cène engage au coeur du monde et de ses souffrances.
  • De ce fait, le vécu de la Cène dépasse le cadre de la célébration cultuelle, tout comme celui de la piété individuelle. L’Evangéliste Jean l’annonçait implicitement, en remplaçant dans son évangile la Cène par le lavement des pieds, qui est fondamentalement le service du prochain. Certes, les croyants sont fortifiés et personnellement vivifiés, mais ceci ne saurait prendre sens que face aux exigences du service du prochain.

Cet aspect de la Cène devrait être rappelé notamment dans la prière d’intercession, qui n’est pas un appendice liturgique au culte ou à la célébration eucharistique, mais l’un de ses pôles fondamentaux.

4. Le banquet du Royaume

« C’est pour le temps qui va de son Ascension à son retour que le Seigneur a institué la Cène. Ce temps est celui de l’Espérance, c’est pourquoi la célébration de la Cène nous oriente vers l’avènement du Seigneur et nous le rend proche. Elle est une joyeuse anticipation du banquet céleste, lorsque la Rédemption sera pleinement accomplie et que toute la création sera délivrée de toute servitude. » (Thèses de Lyon)

  • La célébration de la Cène confère à l’acte de « faire mémoire » une actualisation permanente, qui fait de l’événement du salut un événement « pour nous ». L’assurance du salut déjà reçu fait éprouver d’autant plus douloureusement la situation de péché et la souffrance du monde. C’est pourquoi la célébration pénitentielle a aussi sa place dans la signification de la Cène, en lien avec la joie eschatologique. La tradition des Eglises de la Réforme a souvent majoré cette dimension de la célébration pénitentielle, au détriment de l’aspect festif et convivial de la Cène.
  • Or celle-ci n’est pas perçue comme « banquet » dans notre expérience actuelle, ni dans nos célébrations, ni au vu de la détresse du monde. Mais c’est parce que nous pouvons confesser notre péché et intercéder pour notre monde dans l’espérance du salut offert, que nous pouvons aspirer à la Cène comme fête du retour du Christ, comme « banquet de noces ».

Cet aspect de la Cène relie la confession du péché à l’appel du retour du Christ : « Maranatha ».

 

III. QUESTIONS CONTEMPORAINES

1. Cène et baptême

Parmi les questions actuelles, celle du lien entre la Cène et le baptême est sans doute la plus immédiate.

  • D’après la discipline et l’histoire de nos Eglises, le baptême est le préalable de l’accueil à la Cène. En effet, selon le Nouveau Testament, le baptême accompagne la confession de la foi (Ac. 2/4 ; 8/36), alors que la Cène a lieu dans la communauté constituée des baptisés (Ac. 2/42). Le baptême signifie l’incorporation au « corps du Christ » (cf. le dossier « baptême »), la participation à la mort et la résurrection du Christ (Rom. 6/3s), alors que la Cène maintient la communauté dans la foi et l’espérance, en l’assurant de la communion avec le Seigneur (I Cor. 10/14ss). La Cène vit donc, contrairement au baptême, de sa répétition actualisée.
  • Une première difficulté dans la société sécularisée et urbanisée contemporaine vient de la demande de personnes non baptisées (et n’étant pas engagées dans un processus baptismal) de participer, de manière épisodique ou permanente, à la célébration de la Cène. Un autre cas se présente : les personnes non-baptisées mais engagées et affirmant leur foi sans pour autant demander le baptême. Certaines Eglises ont opté dans leur discipline pour une réglementation permettant d’intégrer de telles personnes comme membres d’Eglises. (Cf. le dossier « baptême »). Avec la majorité des Eglises issues de la réforme, nos Eglises affirment que l’eucharistie, communion au Christ, est le repas des disciples baptisés. Toutefois, toute législation en ce domaine serait inadéquate. Il s’agit avant tout d’une question de responsabilité pastorale à aborder avec sagesse et vigilance. La grande ouverture de l’invitation de Jésus-Christ est aussi un appel à l’engagement et à la confession de foi. Cet engagement et cette confession de foi reposent sur le baptême et y trouvent leur aboutissement. Si des non-baptisés sont accueillis à la Cène il est de la responsabilité pastorale de rappeler qu’elle n’est pas seulement un partage fraternel, mais que s’y rassemblent les membres de l’Eglise autour de leur Seigneur qui les envoie dans le monde.
  • Le rapport entre la Cène et le catéchisme nécessite aussi une clarification. Au début de la Réforme, l’accès à la Cène était lié à la compréhension du sacrement, explicité pendant le catéchisme. A partir de l’introduction de la confirmation, l’accès à la première Cène suivait la confirmation. Aujourd’hui les pratiques sont diverses, et dans un certain nombre de paroisses, on célèbre la Cène pendant les années de catéchisme, ou lors de cultes de famille. De telles évolutions permettent l’accès des enfants à la Cène. Les textes des Eglises précisent que l’accès de la Cène est ouvert aux enfants, à partir d’une catéchèse appropriée, et il est indéniable que la « compréhension » du sacrement par la foi ne dépend pas des capacités intellectuelles (nous ne refusons pas la Cène aux handicapés), ni des outils rationnels, mais passe aussi par d’autres voies, notamment chez les enfants, qui sont très réceptifs à la dimension du mystère. Cela pose néanmoins une fois encore la question de l’accès à la Cène des enfants non baptisés.
  • Le Baptême étant un sacrement reconnu par tous les chrétiens, les Eglises de la Réforme invitent à la Cène des membres baptisés venant d’autres Eglises, même lorsqu’il n’y a pas de communion eucharistique avec ces Eglises. L’hospitalité eucharistique est particulièrement importante pour les foyers mixtes.

2. Cène privée et communautaire

  • Les Eglises de la Réforme ont largement développé leur pratique de la Cène, qui a pris une place centrale dans le culte de la communauté. Elle est célébrée plus fréquemment, non seulement le dimanche, mais également lors de rencontres festives de différents groupes ecclésiaux. Nos pratiques connaissent également une plus grande créativité.
  • Cependant, ces riches évolutions comportent aussi des risques, notamment celui de banaliser les célébrations, qui peuvent être confondues avec des agapes ou avec des moments de convivialité entre « copains » chrétiens. Il est important de maintenir en tension l’aspect festif et novateur des évolutions actuelles, et le sens de l’institution de la Cène. De même, le lien avec l’Eglise universelle et le corps du Christ ne doit pas être affaibli par des fantaisies liturgiques. La liturgie de la Cène, nous l’avons montré, en explique le sens tout en l’effectuant, et elle a de ce fait un rôle vital à jouer, dans la richesse de toutes ses facettes, dont aucune ne saurait manquer. « La Cène est un acte de toute l’Eglise et la célébration de la Cène doit rendre visible l’interdépendance de tous ses membres. Chaque membre et chaque groupe de la paroisse sont responsables de toute la communauté, et la paroisse a de son côté une responsabilité oecuménique. » (Leuenberg 1/4) Dans cette optique, la Cène privée qui concerne une ou quelques personnes à l’hôpital ou à leur domicile, n’est pas tant à comprendre comme une tradition usuelle que comme une exception pour les malades ou les personnes âgées qui ne peuvent se déplacer.

3. Cène et contamination

  • De nombreuses personnes craignent la contamination par des virus lors de la célébration eucharistique. Cette phobie est liée à la crainte du sida ou des hépatites. De telles angoisses, si elles mènent à des discriminations, des suspicions ou à l’absentéisme, portent un contre-témoignage à la cène qui est justement communion. Aussi est-il important d’informer et de poursuivre le dialogue, afin de réduire les angoisses ou les alibis qui divisent les communautés.
  • L’insistance sur le sens de la coupe communautaire ne doit pas être compris comme un mépris de ces angoisses, mais comme le rappel que la communion a besoin aussi de signes visibles. Les coupes individuelles ou l’intinction, si elles sont justifiées dans des contextes exceptionnels tels que les hôpitaux, ne comportent pas la même charge symbolique que la coupe communautaire. (Leuenberg III, 5)

4. Cène et célébration pénitentielle

Nous avons mis en évidence le lien entre la Cène et le don du salut. Ceci signifie que la Cène est toujours liée au pardon des péchés. Les catéchismes de la Réforme ont fortement accentué ce lien, à tel point que la confession des péchés, la pénitence et l’absolution ont été pendant des siècles, dans l’esprit des fidèles, identifiés à la Cène. Pour certains croyants, il n’était nécessaire de participer à la Cène qu’une ou deux fois dans l’année, pour faire pénitence. En tout cas, la Cène était précédée d’une célébration pénitentielle qui préparait le croyant. D’où le climat de tristesse et d’oppression associé, dans la piété populaire, à ces célébrations.

  • La tendance contemporaine suit la voie inverse : le lien de la Cène avec la confession des péchés, l’examen de conscience, l’imploration du pardon, ne fait plus sens pour les plus jeunes générations, à qui l’on a enseigné la dimension de joie inhérente au sacrement.
  • Il serait nécessaire de sauvegarder les deux aspects, en rappelant que la confession du péché et l’imploration de l’absolution font partie intégrante de la plénitude eucharistique.
  • Par ailleurs, cet aspect pénitentiel ne devrait pas être limité aux cultes comportant la Cène, mais trouver sa place au coeur de toutes les célébrations, tout comme de la piété individuelle. Il en va de même de la joie du salut. La Cène à elle seule ne saurait porter toute la charge spirituelle d’une personne ou d’une communauté, mais nourrir l’ensemble de la vie ecclésiale et individuelle.

5. Cène et justice

L’évolution oecuménique la plus marquante de ces dernières années est l’insistance sur le lien entre la Cène et l’engagement pour la justice. Toutes les Eglises redisent à frais nouveaux l’importance primordiale de la réconciliation et de la solidarité basée sur le don de la Cène, don de Jésus-Christ lui-même. Ces affirmations ne sont pas nouvelles, mais plus radicales au regard du monde d’aujourd’hui. elles incitent les théologiens à accorder plus d’importance aux questions de justice, paix, sauvegarde de la création, qui peuvent aussi être séparatrices. la Cène ne saurait réunir des chrétiens divises en ce qui concerne la justice et la solidarité.

 

Elisabeth PARMENTIER – Bernard ZIMPFER
Mars 1996- Corrigé Mars 1997

(1) Ces textes viennent d’être publiés dans Accords et dialogues oecuméniques – bilatéraux, multilatéraux, français, européens, internationaux, André BIRMELE, Jacques TERME (Ed), Paris 1995, chap. 2 « Le dialogue entre les Eglises réformées et les Eglises luthériennes
(2) De nombreuses Eglises ajoutent une précision au terme de « Cène ». Les Eglises luthériennes parlent de la Sainte-Cène », la sphère hongroise et slovaque de « la Sainte Cène avec le Seigneur », les Vaudois du « Saint repas ». L’Eglise de la Confession d’Augsbourg en Silésie l’évoque en lien avec la confession des péchés : « confession et Sainte-Cène ».
(3) Les textes d’accord entre Eglises de la Réforme n’utilisent pas ce terme de sacrement, trop chargé de difficultés non encore résolues. Cela ne signifie pas pour autant que l’on dénie au Baptême et à la Cène tout caractère sacramentel. L’ambiguïté ne concerne pas tant l’importance de ces actes cultuels et leur sens pour la vie de foi que la manière de les définir comme sacrements.
(4) Réelle ne signifie pas véritable, mais ancrée dans les « choses » (de « res », la chose), donc dans les espèces. Pour tous les chrétiens la présence du Christ est véritable dans la Cène.
(5) Cette question a été résolue à Vatican II et formulée de cette manière dans les documents d’accords. Cf. par exemple le BEM, Baptême-Eucharistie-Ministère, Paris 1982, par. 8-9.
(6) Ce choix est contesté. Cf. par exemple André GOUNELLE : « la plupart des documents oecuméniques contemporains vont beaucoup plus dans le sens de la présence réelle que dans celui de la présence spirituelle ; sur ce point, ils sont très insatisfaisants et même dangereux. » In : La Cène et la Réforme », Evangile et liberté, cahier N° 1, p. VI.
(7) Pour une réflexion complète sur la question, cf. l’article d’André BIRMELE « La question des sacrements dans la théologie de l’Eglise luthérienne », in : Revue de l’Institut Catholique de Paris, N° 53, janvier-mars 1995, p. 35-51
(8) Catéchisme de Genève n° 320 et n° 361.
(9) Il faut mentionner le texte le plus récent à ce sujet, « la célébration de la Sainte-Cène », adopté par le Consistoire Supérieur de l’ECAAL le 18 novembre 1995 au Liebfrauenberg, qui s’oriente autour de la notion de Koïnonia : communion au Christ, communion entre les membres, communion dans la solidarité, signe de notre unité. Ce texte ne sera pas exploité ici parce qu’il ne concerne que l’ECAAL.
(10) Jehan-Claude Hutchen, in « Textes proposant des lignes pour les contenus du catéchisme paroissial », p. 60.

 

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3 réponses à Présence réelle et protestantisme

  1. Monique dit :

    Un très précieux dossier, en effet, que ce long texte ! Merci, Benoît de votre générosité à le partager. Évidemment, la non-initiée que je suis ne mesure pas les fines nuances qui se trouvent dans la compréhension plurielle des faits et gestes de Jésus et rapportés par les Écritures. Le sens des mots déjà. Mais à suivre le texte de près on s’exerce l’oeil et ce que l’on voit ce sont des humains de diverses cultures, époques et traditions essayant sincèrement de trouver un sens à toutes ces actions divines venues s’échouer sur terre. Avec des résultats différents, il n’y a pas à s’en étonner. Mais c’est la même quête, c’est ça qui est admirable ! Pourquoi se battre ? Pourquoi s’exclure les uns les autres ? Ce que le texte montre bien, il me semble c’est qu’il serait temps que nous comprenions qu’unité n’est pas uniformité, comme vous le disiez récemment. N’est pas réduction non plus.

    Par ailleurs, le texte est émaillé de passages sur « nos péchés » : faut-il tout prendre au pied de la lettre ? On serait bien malheureux alors. Je mets ce beau dossier dans Mes Favoris.

  2. Thérèse L.-Vézina dit :

    Pour suivre l’évolution œcuménique et tenter « d’en finir avec les idées fausses qui circulent », nous avons la possibilité de prendre l’exemple du roi David (liturgie des 5 et 6 février 2014) en rectifiant notre plan de tir en conséquence.
    À la fin d’une vie de fidélité et d’infidélités, David a tenu à nous rappeler que :
    « l’essentiel, c’est suivre les chemins de Dieu. »

    P.-S. Texte cité à conserver.

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