30 octobre 2016, 31e Dimanche ordinaire, année C, Lc 19,1-10 /
« Seigneur, tu as pitié de tous les hommes, parce que tu peux tout. Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu’ils se convertissent. Tu aimes en effet tout ce qui existe, tu n’as de répulsion envers aucune de tes œuvres, car tu n’aurais pas créé un être en ayant de la haine envers lui. Et comment aurait-il subsisté, si tu ne l’avais pas voulu ? » (Sagesse 11,23-25). La conscience du péché peut être vécue de bien des manières ! Pour beaucoup de personnes, la conscience du péché va de pair avec une culpabilisation, une honte, voire un mépris envers soi-même, surtout lorsqu’on identifie, comme c’est le cas neuf fois sur dix, le péché avec des difficultés liées à la sexualité… Il me semble qu’il y a une autre tradition spirituelle beaucoup plus juste et beaucoup plus fructueuse, dans le sens de ce qu’évoque le livre de la Sagesse proposé à notre méditation ce dimanche, ou dans la ligne fondamentale de l’Évangile : « Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Luc 19,10), « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes mais les pécheurs, pour qu’ils se convertissent. » (Luc 5,31-32) Alors de quel péché parle-t-on ? Pécheur oui, mais pécheur aimé et pécheur sauvé !
Pécheur, oui, mais de quoi parle-t-on ?
De la même manière que l’histoire du Salut n’est pas l’histoire de Dieu venu réparer les pots cassés d’un monde supposé parfait avant « la chute », mais plutôt l’histoire d’une humanité fragile accompagnée par Dieu dans sa marche vers le Royaume… De même, l’homme pécheur n’est pas le résultat d’un homme parfait ayant succombé, mais bien plutôt le résultat de la condition humaine : l’être humain est un être fragile, qui ne sait pas, d’emblée, aimer comme il faut et qui est marqué dès la petite enfance par la jalousie, l’égocentrisme, des désirs pas toujours ajustés, etc. Tout ne relève donc pas de notre volonté, ni de notre liberté, nous subissons bien des conditionnements liés à notre histoire, dans ce cas y-a-t-il péché ? Mais même dans les situations où nous nous engageons, plus ou moins librement, sur des voies opposées au projet de Dieu, et dans ces cas on peut parler de péché, cela ne veut pas dire pour autant que nous sommes profondément mauvais, pervers, abjects. Être un pécheur irrécupérable signifierait que nous serions totalement libres par rapport à notre histoire, à nos conditionnements, à nos blessures et, qu’ayant atteint un niveau remarquable de liberté intérieure, nous choisissions de faire obstacle à Dieu… C’est difficile à envisager, je ne vois aucun être humain dans l’histoire de l’humanité qui corresponde à cette description. Par contre, je vois partout des pécheurs conditionnés par leurs blessures, leurs limites, leur éducation, leur histoire, l’histoire de leur famille, de leur peuple, etc. Et qui, en conséquence, ne savent pas aimer comme il faut… N’est-ce pas là notre situation à tous ? On peut mieux comprendre alors que Dieu aime le pécheur :
Pécheur oui, mais pécheur aimé !
Lorsqu’on a clairement à l’esprit d’où vient notre situation d’homme pécheur, alors d’une part, on peut se reconnaître pécheur, sans que cela nous accable, et d’autre part, on peut comprendre que Dieu ne désire que la conversion du pécheur, c’est-à-dire accompagner l’être humain dans sa marche vers une vie toujours plus conforme à ce à quoi nous sommes appelés. Dieu ne nous attend donc pas au tournant pour nous punir comme si nous étions des êtres abjects à frapper et à châtier, mais il se tient proche de nous, sans jamais se décourager, pour nous tendre la main, pour nous remettre sur le bon chemin, pour quêter notre amour et le décupler par la force de son Esprit. Si nous avions bien conscience de cela, alors nous ne manquerions pas de nous reconnaître pécheurs et de jeter le cri du publicain : « Prends pitié de moi pécheur ! » Mais les mots nous piègent, la tradition hésychaste nous dit que cette prière « Kyrie eleison » est bien plus profonde que « Seigneur, prends pitié », elle signifie aussi « Seigneur, envoie ton Esprit… Que ta tendresse soit sur moi et sur tous… Que ton Nom soit béni, etc. »
Pécheur aimé et pécheur sauvé !
Donc l’être humain est pécheur puisqu’il est en train d’apprendre à vivre, ce pécheur est aimé inconditionnellement par Dieu notre Créateur et notre Père (même les parents humains sont capables d’aimer leurs enfants au-delà de tout ce qu’ils font de mal, (combien donc, a fortiori, cela est vrai pour Dieu qui est tout amour !) Mais plus encore, l’être humain est un pécheur sauvé, cela signifie que tous ces conditionnements dont nous sommes victimes, ces blessures, ces histoires, même ces manipulations par des forces maléfiques qui nous dépassent, tout cela a été vaincu par le Christ ! C’est-à-dire qu’il nous a déjà libérés de toute forme de mal et de péché et même de la mort, il ne nous reste qu’à accepter de nous laisser sauver par lui ! Alors, une fois de plus, nous pouvons nous reconnaître pécheur, imparfait, en marche, car nous nous savons aimés et nous savons que nous cheminons vers notre libération qu’il nous a déjà été obtenue ! Quelle Bonne Nouvelle !
Zachée, Lévi, la pècheresse, le Samaritain, le bon larron, et bien d’autres ont compris cela…
Y consentirons-nous aussi ?
Oui nous sommes pécheurs, mais des pécheurs aimés, des pécheurs sauvés !
Es-tu celui qui nous apporte le bonheur ?
Jean et ses disciples s’interrogent : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11,3)… Cette question, nous pouvons l’entendre, avec d’autres mots, de la part de nos contemporains qui ne reconnaissent pas Jésus comme leur sauveur. Ils semblent attendre quelqu’un d’autre ou autre chose : « Est-il celui qui nous apporte le bonheur, le salut, la paix … ? Apparemment pas ! Ne devrions-nous pas attendre notre bonheur d’un autre (Mahomet, Bouddha, le dernier Guru ou politicien à la mode…), ou d’autre chose (la science, le progrès, la technologie…) ? » Face à ce questionnement légitime, comment répondons-nous ? Par une argumentation, une démonstration ou une réponse semblable à celle de Jésus ? : « Voyez : les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. » (Mt 11,5) Les lectures de ce jour nous donnent de bonnes pistes de réponse : en attendant avec patience l’avènement du Seigneur, le Royaume de justice et de paix (cf. seconde lecture), engageons-nous pour cet avènement, c’est tout le sens de l’Avent : une attente active, confiante et engagée : « Fortifiez les mains défaillantes, affermissez les genoux qui fléchissent, dites aux gens qui s’affolent : ‘Prenez courage, ne craignez pas. Voici votre Dieu […] Il vient lui-même et va vous sauver.’ » (Isaïe 35,3-4)
Fortifier les mains défaillantes !
La première réponse consiste à être du côté de celles et ceux qui s’engagent afin de les fortifier dans leurs engagements et leur recherche d’une vie meilleure. Je traduirais cela en disant tout simplement qu’il s’agit d’être du côté de la vie ! Cette invitation du prophète Isaïe est très intéressante car il ne s’agit pas de tout inventer ou de rechercher par soi-même des solutions aux différents maux de ce monde, mais tout simplement de s’engager au côté de ceux qui sont déjà engagés afin qu’ensemble nous puissions fortifier nos mains défaillantes… Les domaines dans lesquels on peut s’engager avec d’autres sont innombrables : l’éducation, le service des malades, le soutien à l’auto-entreprenariat, les actions pour une agriculture plus intelligente et respectueuse de la nature, la lutte contre la pollution, contre l’injustice, l’accueil des migrants, la construction d’une société moins marchande, etc., etc. C’est tout simplement le pôle de la charité chrétienne sous toutes ses formes, ou de l’amour oblatif si vous préférez.
Affermissez les genoux qui fléchissent !
La deuxième dimension de la réponse consiste à redonner courage à ceux qui ne tiennent plus debout en raison des multiples épreuves qui les assaillent. Le courage que nous pouvons redonner, en tant que chrétien, a plusieurs dimensions. D’abord comme frère et comme humain, nous pouvons redonner courage par notre écoute bienveillante, par nos bras ouverts pour consoler et recueillir les pleurs ou par la main tendue qui aide à faire une partie du chemin… Mais en tant que chrétien nous témoignons aussi d’une espérance au-delà de nos ressources humaines. C’est l’espérance d’une vie en plénitude à laquelle nous sommes appelés, l’espérance que la souffrance et la mort n’ont pas le dernier mot, l’espérance de retrouver ceux que nous avons aimés (et ceux que nous avons moins aimés) dans la communion en Dieu de tous les sauvés. Avec la vertu théologale de la charité, nous devons aussi être témoin de la vertu théologale de l’espérance, afin d’affermir les genoux qui fléchissent.
Redonner du sens à ceux qui s’affolent !
La troisième dimension de notre réponse aux questionnements de nos contemporains, se trouve dans le témoignage de notre foi ! Non, le monde ne va pas vers le néant, non le monde ne va pas de plus en plus mal : notre vie a du sens, la Création a du sens ! Nous avançons, comme humain, mais aussi avec le monde minéral, végétal, animal vers une rencontre, celle de Dieu, celle du monde transfiguré en Dieu. Notre regard peut alors s’éclairer de la lumière de la foi pour voir, en notre monde, le Royaume de Dieu en train de se déployer, la fraternité humaine en train de se construire, une vie morale en train de grandir. Vous pensez que je regarde le monde avec des lunettes trop roses ? Et pourtant, des membres de toutes les religions qui se rassemblent pour prier ensemble, cela ne s’était jamais vu dans l’histoire de l’humanité ! Toutes les nations du monde qui s’organisent (avec beaucoup d’imperfections certes) pour trouver des solutions de paix, ou pour répondre aux grands défis de notre monde, cela ne s’était jamais vu dans l’histoire de l’humanité ! La conscience d’une humanité interdépendante, avec des nouvelles qui circulent d’un bout à l’autre du monde et ne laissant plus rien passer, cela ne s’était jamais vu dans l’histoire de l’humanité ! Bien sûr beaucoup reste à faire, et l’horizon d’un bonheur pour tous ici-bas est bien loin d’être atteint, mais notre regard de foi nous dit que ce sont là les douleurs de l’enfantement d’un monde nouveau, déjà en marche !
En ce temps de l’Avent et lors des fêtes de Noël,
Répondrons-nous à ceux qui s’interrogent sur l’identité de Jésus ?
Fortifierons-nous les mains défaillantes ?
Affermirons-nous les genoux qui fléchissent ?
Redonnerons-nous du sens à ceux qui s’affolent ?