Non je ne viens pas vous parler des techniques de couverture des toitures, mais de cette période de chevauchement ou de passage de relais dans la douceur… Il semblerait que ce soit devenu à la mode depuis la démission du pape Benoît XVI ! En effet, le pape François appelle de temps à autre, semble-t-il, son prédécesseur pour lui demander conseil, il a d’ailleurs dit publiquement : « avec lui, c’est comme avoir le grand-père à la maison, mais un grand-père sage ».
Je ne sais pas trop ce qu’il en est du tuilage dans le monde du travail, mais j’y attache pas mal d’importance dans la vie ecclésiale. Trop souvent, en effet, nous fonctionnons en petit chef, en petit maître absolu, surtout en ce qui concerne la pastorale : un curé part sans rien transmettre, un autre arrive en faisant tabula rasa. Je me souviens de ce témoignage d’un nouveau jeune curé « tradi » arrivant dans une paroisse du sud de la France et qui, à l’issue de ses premiers mois en place, profite de la rencontre de fin d’année des catéchistes pour les remercier en bloc, en leur signifiant qu’il n’avait plus besoin de leur service pour la rentrée prochaine ! Et ceci à des mamans catéchistes dévouées parfois depuis pas mal d’années ! Dieu merci, il y a aussi de nombreux beaux témoignages de tuilage, où le responsable d’une activité, d’une charge pastorale initie son successeur et permet ainsi un passage de relais en douceur au grand bénéfice des personnes impliquées et de la continuité des activités pastorales…
Si je vous parle de cela, c’est parce que nous sommes en pleine période de tuilage au noviciat ! Cela ne relève pas de grands enjeux pastoraux, mais c’est tout de même très intéressant que les novices sortants initient ainsi leurs « petits frères » à la liturgie, aux charges de la maison et aux us et coutumes du noviciat, et cela enlève pas mal de redites au maître des novices. La raison de base est purement canonique. Le noviciat, canoniquement, doit faire au moins une année jour pour jour, et le stage apostolique de trois semaines ne compte pas, si bien que le novice devrait faire, en principe, un an et trois semaines de noviciat. Mais, par ailleurs, le provincial peut devancer la date des vœux de deux semaines… ainsi le noviciat doit durer un an et une semaine ! De plus, vu que l’année prochaine nous voulons avancer la date des premiers vœux, car c’est toujours un peu court pour rejoindre sa nouvelle communauté, nous avons donc, cette année, deux semaines de tuilage, période au cours de laquelle nous nous retrouvons à 17 dans la maison !
Ce tuilage, plus fondamentalement, me parle de notre passage sur Terre et me rappelle un texte d’Augustin sur le « Christ Total » et sur le sens de la prière :
« Depuis le temps où le corps du Christ a gémi dans l’oppression et jusqu’à la fin des temps où l’oppression prendra fin, l’homme ne cesse de crier vers Dieu ; et chacun de nous prend part à la clameur du corps entier.
Tu as crié tant qu’ont duré tes jours, et voilà qu’ils ne sont plus. Un autre t’a succédé, et lui aussi a crié tant qu’ont duré ses jours. C’était un seul et même cri, ici le tien, d’un autre ailleurs.
Tous les jours le corps du Christ crie tandis que ses membres meurent et se succèdent. C’est le même homme qui s’étend jusqu’à la fin du monde. Ce sont les membres du Christ qui appellent à haute voix, même si déjà certains reposent en lui, si d’autres crieront lorsque nous seront dans le repos, et si après eux d’autres encore crieront. »
Augustin, extrait du commentaire du psaume 85
Alors, à quels tuilages sommes-nous invités, à quelles transmissions ? N’est-ce pas réconfortant et libérant de ne se savoir qu’une petite cellule, pourtant unique et irremplaçable, dans l’immense projet de la Création qui se déploie vers sa Christification ?
La vie par ici
Comme je vous l’ai dit, nous sommes en plein tuilage : voici donc une photo de l’entrée des nouveaux novices, le 16 août, en attendant les premiers vœux, la semaine prochaine, des novices finissants.
Bonne fin de semaine,
Et bonne disponibilité à la grâce, pour que le Seigneur puisse bâtir, avec vous, une Création toujours plus belle !
Fraternellement,
Fr. Benoît













Sous la grâce !
24 août 2014, 21ème Dimanche année A, Mt 16,13-20/
Simon-Pierre déclara : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant ! »… « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » (Mt 16,16…18) Il me semble toujours difficile d’interpréter ce passage sans lire les versets qui suivent. Après que Jésus a annoncé sa mort prochaine, Pierre le prend à part et se met à lui faire de vifs reproches : « ‘Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas.’ Mais lui, se retournant, dit à Pierre : ‘Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route ; tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.’ » (Mt 16,22-23) Comme quoi la grandeur de Pierre ne tient qu’en sa disponibilité à la grâce, dès qu’il écoute plutôt ses peurs et ses craintes, c’est la chute ! N’est-ce pas la même chose pour chacun de nous ?
Disponible à la grâce !
Pierre est vraiment un bon frère pour chacun d’entre nous ! Nous pouvons nous retrouver facilement dans ces élans généreux, mais aussi dans ses peurs et ses lâchetés… Il n’est vraiment pas un « super disciple » ni un saint trop parfait pour nous rejoindre. Non, il est de la même pâte humaine que nous ! Généreux : il quitte tout pour suivre Jésus, il se jette à l’eau pour marcher à sa suite… Peureux et peu courageux : il prend peur alors qu’il marche sur l’eau, il ne veut pas que Jésus souffre et se met à reprocher à Jésus ses propos ; il renie lui-même son maître par peur d’être condamné avec lui… Souvent, il ne comprend pas grand-chose et dit ce qui lui passe par la tête : « Dressons ici trois tentes ! » Mais aussi, par moment, il se rend disponible à la grâce : sous l’action de l’Esprit, il confesse sa foi en Jésus « le Messie, le Fils du Dieu vivant ! ». Malgré son reniement il réussira à proclamer, par trois fois, en guise de demande de pardon : « Seigneur, tu sais bien que je t’aime ! ». Après la Pentecôte, il haranguera les foules et des miracles s’accompliront par son intermédiaire. Enfin, à l’heure décisive, il donnera sa vie et mourra comme son maître sur une croix, mais la tête en bas par humilité… La grandeur de Pierre ne tient donc qu’en sa disponibilité à la grâce !
Bousculé par la grâce !
Cette disponibilité à la grâce doit s’exprimer à la fois au niveau intellectuel, au niveau spirituel et au niveau de l’agir. « Pour vous qui suis-je ? » (Mt 16,15) Cette question n’interpelle pas simplement notre compréhension intellectuelle de l’identité de Jésus, résumée en une belle formule à la manière de celle de Pierre : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant ! ». La suite du passage nous révèle que, malgré sa belle formule, Pierre n’avait pas vraiment compris ce que cela impliquait… L’expression « Fils de Dieu » existait déjà dans les livres de l’Ancienne Alliance, ou dans les mythologies grecques ou romaines, mais n’avait rien à voir avec une compréhension du Dieu Trinitaire. Le titre de « Messie » demeurait lui-même ambigu et multiforme : un messie guerrier ? Un messie libérateur ? Un messie serviteur ? Non, la question est plus existentielle : pour vous qui suis-je, c’est-à-dire non seulement que comprenez-vous de mon identité, mais qu’est-ce que cela change dans votre vie ? La figure des nouveaux convertis peut nous aider à mieux comprendre cela. Un chrétien par habitude, s’il n’a pas fait une vraie expérience personnelle du Christ, peut bien avoir les bonnes formules sur les lèvres sans que cela change quelque chose dans sa vie… Par contre, un nouveau converti, ou un chrétien engagé, n’aura peut-être pas forcément la bonne formule sur les lèvres, mais sa foi au Christ bouleversera toute sa vie !
Instrument de la grâce !
« Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église ! » Pierre qui finalement sera disponible à la grâce, et qui laissera sa vie être chamboulée par celle-ci, deviendra un instrument privilégié entre les mains de Dieu. Notons bien l’expression, Jésus ne dis pas « tu bâtiras mon Église », mais « je bâtirai mon Église » en m’appuyant sur toi ! Or, pour bâtir une église, il faut toutes sortes de pierres : une pierre angulaire (le Christ), des pierres de fondations (les apôtres), des pierres solides pour les colonnes (apôtres, martyrs…), des pierres plus légères pour la voûte, des pierres décoratives, parfois inutiles pour la structure, mais très nécessaires pour la beauté de l’édifice… Quelle pierre serons-nous entre les mains de Dieu ? Sommes-nous suffisamment disponibles, humbles, malléables ? Si nous voulons à tout prix être à la fondation alors que celle-ci est déjà en place, nous ne serons pas très utiles… Si nous voulons être une belle pierre décorative alors que le Seigneur a besoin d’une pierre solide sur laquelle appuyer sa construction, à quoi servirons-nous ?…
Voulons-nous finalement vivre sous la grâce ?
Etre disponible à la grâce…
Nous laisser bousculer par la grâce…
Etre un instrument efficace de la grâce de Dieu… ?