Comme chaque année, revient la semaine de prière pour l’unité des chrétiens, qui devient peut-être trop familière dans notre année liturgique… Les fondateurs de cette prière, le prêtre anglican américain Paul Wattson en 1908, et l’abbé Couturier, prêtre de Lyon, qui l’a redynamisée en 1935, envisageaient-ils qu’une centaine d’années plus tard nous en serions toujours là ? Certes, un bon bout de chemin a été parcouru, mais demeurent toujours les blessures d’une table eucharistique que nous ne partageons pas encore et d’une rivalité entre Églises (notamment de la part de certaines Églises évangéliques) qui ne font guère honneur au Corps du Christ que nous sommes sensés constituer. Cette division entrave lourdement l’annonce de la Bonne Nouvelle et le déploiement du Royaume de Dieu en nous et autour de nous.
Imaginez un instant que toutes les Églises chrétiennes soient en communion, tout en gardant sereinement une certaine diversité (à l’image des nombreuses congrégations religieuses au sein de l’Église catholique)… Ne croyez-vous pas que nous aborderions les défis essentiels de notre monde sécularisé, ou en voie de sécularisation, avec bien plus de force ? Et surtout que le Corps du Christ serait plus tangible ?
À notre mesure, ici à Sokodé, nous essayons d’avancer sur ce chemin de l’unité. Dans un contexte fortement islamisé, l’urgence n’en est que plus grande ! La collaboration avec nos frères de l’Église Évangélique Presbytérienne du Togo se passe bien, mais nous devrions redoubler d’effort pour rejoindre les Assemblées de Dieu et autres Églises Baptistes qui semblent rester, pour l’instant, sur la touche du terrain œcuménique. Hier soir donc, nous avons accueilli à la paroisse de Komah, quelques pasteurs presbytres et fidèles de l’Église Evangélique Presbytérienne, pour une prière commune de lancement de la semaine. Le pasteur, commentant le récit d’Emmaüs, imaginait la scène avec deux presbytériens discutant sur la route et un inconnu (catholique) leur demandant : « De quoi discutiez-vous en marchant » ? Feraient-ils bon accueil à la question de cet inconnu, lui qui finalement pourrait les éclairer sur ce qui les trouble ? Pourraient-ils reconnaître au bout de la rencontre que oui, le Christ était présent avec eux dans ce dialogue ?
La rencontre se poursuivra tout au long de la semaine avec concert de nos chorales, match de foot, et prière finale à la paroisse presbytérienne le 25… Le pasteur Assi, responsable régional de l’Église presbytérienne, qui a eu une forte expérience de collaboration œcuménique à Dapaong, est demandeur pour plus de rencontres au long de l’année, nous pensons donc pouvoir progresser sur ce chemin de la communion bien au-delà de la traditionnelle semaine de prière. Nous avons bien des atouts en ce sens puisque déjà, par le Centre Culturel Saint Augustin, beaucoup d’activités interconfessionnelles et interreligieuses se tiennent : des tables rondes (comme mercredi dernier) ; la marche interreligieuse ; le voyage d’intégration ; le groupe de pilotage du Centre ; et les activités ordinaires de soutien scolaire, de fête de fin d’année, etc… Nous sommes heureux de constater que la semaine n’est pas qu’un rendez-vous annuel pour se donner bonne conscience, mais l’occasion de redynamiser notre collaboration tout au long de l’année !

Table ronde de dialogue interreligieux
Table ronde interreligieuse
Comme il en est de coutume au Centre Culturel, la dernière conférence, dans le cadre de l’Espace d’Alzon, a rassemblé un panel d’intervenants de divers horizons : deux représentants musulmans, un pasteur de l’Église Evangélique Presbytérienne du Togo et votre serviteur pour le volet catholique. La question soumise au dialogue était la suivante : « Les religions sont-elles source de conflit ou de paix ? » L’assemblée était assez nombreuse, comme quoi le thème demeure bien d’actualité…
Force est de constater que les religions furent et sont toujours source de conflit, même si, en principe, elles devraient être source de paix ! Nous avons avancé plusieurs éléments pour dire que non seulement les religions peuvent être instrumentalisées à des fins politiques, idéologiques ou économiques, mais encore qu’elles portent en elles des germes de conflits : un rapport à la vérité qui peut être absolutisé (nous sommes dans le vrai et les autres sont dans l’erreur) ; un rapport au groupe d’appartenance, une quête d’identité, qui peuvent fonctionner sur l’exclusion des non-membres ; un engagement de foi passionné qui oublie parfois de faire place à la raison ; des textes de référence qui sont eux-mêmes porteurs de violence ; un rapport à l’au-delà qui peut justifier les martyrs et autres kamikazes… Les religions ne sont donc pas, a priori, source de paix, tout un travail doit être entrepris sur notre rapport à la vérité, sur notre rapport à l’autre, sur la place faite au droit et à la raison, sur le rapport à nos textes sources, sur le rapport à l’au-delà !
Bien sûr, nous avons rappelé qu’au cœur des religions se trouve la paix : Islam est de la même racine que shalom ; Jésus a répondu à la violence par l’amour, le pardon, le sacrifice de sa propre vie… Mais les humains restent marqués par le péché, par une violence naturelle que les religions essaient tant bien que mal d’éduquer… C’est bien ce qu’évoque le récit de Caïn et Abel, lorsque Dieu s’adresse à Caïn : « Le péché est tapi à ta porte, c’est toi qu’il désire, mais toi tu peux le dominer ! » (Gn 4,7)
Nous conclûmes donc la rencontre sur deux points :
Vigilance– Vigilance en moi et au sein de ma religion car la violence est tapie à notre porte…
Savoir tirer les leçons de l’histoire – Revoir comment sont nés les conflits et quel chemin a dû être parcouru pour ne plus vivre sa religion contre celle des autres mais dans le respect et le dialogue….
Triple saut !
5ème dimanche, année C, Lc 5, 1-11 /
Vous connaissez certainement cette discipline olympique qui consiste à aller le plus loin possible à l’aide d’un triple saut… Or, il me semble que Jésus invite à un exercice semblable dans ce récit évangélique d’appel des premiers disciples, et notamment de Simon-Pierre. Oui, l’adhésion au Christ est d’une certaine manière un saut dans le vide, ou plutôt un saut dans la foi, qui nous engage beaucoup plus loin que nous ne le voudrions au départ… Or, il me semble que le Seigneur rend possible ce bond en avant, qui pourrait à juste titre nous affoler, par sauts successifs… Le premier saut consiste à rendre un simple service, le second saut, plus déroutant, demande de se laisser servir, quant au troisième, il est bien plus radical…
Premier saut : rendre service !
Dans un premier temps, Jésus qui a besoin de prendre un peu de recul pour s’adresser à la foule, emprunte la barque de Simon et lui demande de s’éloigner un peu du rivage. À travers cette demande, il fait appel aux compétences de Simon et à sa générosité. Ce chemin n’est-il pas une voie facile à emprunter lorsque nous désirons évangéliser ? La générosité des jeunes, notamment, est souvent au rendez-vous si on les sollicite pour tel ou tel service qui correspond à leurs compétences… Et voici Simon-Pierre qui se retrouve ainsi auditeur de la Parole de Dieu : « De la barque, Jésus enseignait les foules. » (Lc 5,3) De même, celui qui répond à notre invitation de rendre service, peut alors entendre résonner en lui la Parole de Dieu : de façon explicite, si on le met au service dans un contexte ecclésial ou, de façon implicite, à travers l’amour mis en œuvre par son geste d’entraide où il risque fort de recevoir bien plus, humainement, que ce qu’il offre en temps et compétences… En acceptant de se mettre au service de ce Jésus qu’il ne connaît pas, Simon-Pierre se retrouve alors décentré de ses propres soucis : une nuit de pêche infructueuse… Et, bien que Jésus soit conscient de la difficulté, il n’y répond pas tout de suite. Ici encore, cela n’est pas anodin… Dans notre monde où les jeunes cherchent un sens à leur vie, ils demeurent peut-être trop souvent centrés sur leurs petits problèmes qui seraient à relativiser… Passer quelque temps en service, notamment en proximité avec des « pauvres » d’ici ou d’ailleurs, laisser résonner en eux les questions existentielles, peut grandement les aider à restructurer leur propre vie sur des fondements plus solides !
Deuxième saut : se laisser servir !
Mais Simon va être appelé à un second saut : accepter de se laisser aider, de prendre de la distance par rapport à sa façon de voir les choses et de faire confiance à cet inconnu en matière de pêche : « Avance au large, et jetez les filets pour prendre du poisson. » (Lc 5,4) Et les pêcheurs de faire l’expérience de la pêche miraculeuse ! Ce deuxième saut est essentiel : avant de s’en remettre totalement à Jésus, il s’agit de faire une véritable expérience de Salut en Jésus-Christ ! Pour certains, dans un cheminement de nouveaux convertis, cette expérience sera fulgurante, pour d’autres qui ont été conduits vers la foi depuis leur enfance, elle peut se vivre dans une certaine continuité mais, dans tous les cas, cette expérience de salut est essentielle : une guérison intérieure, une expérience de la miséricorde divine, une prise de conscience que nous ne sommes rien sans ce don gratuit de la vie que Dieu nous redonne à chaque instant de notre existence… Il s’agit finalement d’un certain lâcher-prise, de ne plus vouloir être « l’homme fort » capable de maîtriser sa vie de bout en bout, mais de se reconnaître humblement fils ou fille d’un Père plein d’amour, qui nous accompagne sur le chemin, qui nous aime, qui veut nous servir !
Troisième saut : s’engager radicalement !
« Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent. » (Lc 5,11) N’est-ce pas cette conviction de se trouver en contact avec celui qui est source de la Vie, n’est-ce pas l’assurance que cette suite ne va rien enlever à leur vie mais au contraire leur permettre de la vivre en plénitude, qui va décider Simon-Pierre et ses compagnons à tout quitter pour marcher à la suite du Christ ? C’est ce que Benoît XVI mettait en exergue dès le début de son pontificat : « Celui qui fait entrer le Christ [dans sa vie], ne perd rien, rien – absolument rien de ce qui rend la vie libre, belle et grande. Non ! Dans cette amitié seulement, s’ouvrent largement les portes de la vie. Dans cette amitié seulement, se libèrent réellement les grandes potentialités de la condition humaine. […] Chers jeunes : n’ayez pas peur du Christ ! Il n’enlève rien, et il donne tout. Celui qui se donne à lui, reçoit le centuple. Oui, ouvrez, ouvrez tout grand les portes au Christ – et vous trouverez la vraie vie».[1]
Oui le Christ nous invite à un saut radical,
Mais ce bon en avant se prépare à la manière d’un triple saut…
Rendre service… Se laisser servir… S’engager radicalement !
[1] Benoît XVI, Homélie pour la messe inaugurale du Pontificat (24 avril 2005)