Quelle prospérité ?

18ème dimanche, année B, Jn 6,24-35 /

Comme le peuple d’Israël dans le désert, quels sont les biens que nous chérissons (des marmites bien garnies)? Comme les foules au bord du lac, vers quoi courons-nous (du pain et du poisson en abondance) ? Dans le contexte de misère et de difficultés au quotidien, elles sont nombreuses les supposées Églises du Christ à promettre la prospérité matérielle et la santé physique… Ne sommes-nous pas séduits par ces discours ? Un certain nombre en tout cas se tournent vers ces Églises, et parfois quittent l’Église catholique pour des « Églises plus efficaces » ! Mais ces promesses sont-elles bien évangéliques ? « Ne recherchez  pas la nourriture qui se perd mais celle qui se garde jusque dans la vie éternelle ! » (Jn 6,27)

Les évangéliques eux-mêmes dénoncent les abus de cette théologie de la prospérité…

J’aimerais d’abord faire écho au document publié récemment par le conseil national des évangéliques de France (CNEF), sur La théologie de la prospérité [1]… « La théologie de la prospérité a vu le jour aux États-Unis à partir des années 1960. Son influence gagne l’Afrique et l’Amérique du Sud à partir de la fin des années 1970. Elle enseigne qu’en plus du salut, le Christ promet et assure à ceux qui mettent en œuvre leur foi, la richesse matérielle, la santé et le succès. Cette théologie s’est développée autour de personnalités issues du pentecôtisme, mais ne représente pas la doctrine pentecôtiste. » Dans cette étude de 30 pages, les théologiens, représentatifs des différents courants évangéliques de France, soutiennent que la théologie de la prospérité présente une conception « erronée » de la foi, qui « détourne » le message évangélique en absolutisant certaines promesses de bénédictions de la Bible et présente, dès lors, de réels dangers.

Quel bien Dieu vise pour nous ?

Première erreur : la théologie de la prospérité met sur le même plan le salut, la prospérité physique (santé) et matérielle (richesse), alors que le salut chrétien, qui fait le cœur de l’Évangile, « concerne avant tout la relation à Dieu et la réconciliation avec lui par le Christ ». Bien plus, elle « instrumentalise » Dieu, en le mettant au service de la prospérité du croyant : en effet, selon ses partisans, le fidèle doit croire que tout, y compris la richesse, lui a été déjà acquis par le Christ. Il lui suffit donc de manifester sa foi dans la promesse de l’Évangile en donnant de l’argent pour qu’il en obtienne la récompense au centuple… Mais, dans une telle logique, « l’accent unilatéral sur la parole de foi, dont l’efficacité réside en sa propre force d’affirmation, peut conduire à avoir “foi en la foi” plutôt que d’avoir “foi en Dieu” », estime le document. Quelle place pour l’attachement à Dieu malgré les limitations ou les manques, et pour l’amour gratuit et persévérant, si Dieu choisit de bénir autrement que par l’abondance, ou la facilité, ou le bien-être physique ? Il faut donc résister à la dictature du « tout, tout de suite » de la théologie de la prospérité : le bien immédiat n’est pas toujours le bien supérieur.

Des promesses culpabilisantes.

Si les théologiens de la prospérité rejoignent « des aspirations profondes » de « populations dont la réalité quotidienne est la souffrance et la misère », ils sont en revanche « marqués par l’appétit de jouissance et de réussite de notre société, qui refuse les limites etla souffrance. Dansnos Églises, nous croyons en un Dieu qui intervient dans notre vie et peut donner des signes miraculeux de son action, mais il ne faut pas les systématiser. » Particulièrement dangereux, ce « système» est ainsi « source de profonde désillusion », parce qu’il met en avant « de fausses promesses ». Pire, il est très culpabilisant pour le chrétien : s’il n’est pas exaucé, on lui rétorque que c’est parce que sa foi n’était pas assez forte… « Les prophètes de la prospérité se mettent ainsi à l’abri de toute remise en cause de leurs promesses. Par contre, tout le poids de l’échec éventuel de ces promesses repose sur le croyant qui a espéré, prié, donné », on renvoie celui qui n’a « pas reçu » à son manque de foi, dont on décèlera les moindres failles.

Lutter contre la pauvreté par la solidarité et la promotion de la justice.

Enfin, dernière erreur et non des moindres, les avocats de la prospérité occultent les mises en garde récurrentes, dans la bouche de Jésus, « contre l’amour de l’argent et contre l’idolâtrie de la réussite matérielle ». « La solidarité envers les plus faibles et la protection de leurs droits sont les attitudes demandées par Dieu à son peuple pour faire face àla pauvreté. L’Église aura soin de manifester cette solidarité active, par une compassion concrète qui reflète les dispositions qui étaient en Jésus. En s’engageant sur cette voie et en soutenant les œuvres chrétiennes engagées dans la solidarité en faveur des plus faibles, l’Église offrira une alternative aux mirages trompeurs de la théologie de la prospérité. »

Ne pas opposer la foi et les œuvres

Après ce long écho au texte du CNEF, j’aimerais donc redire notre foi et notre espérance. Elles résident dans l’assurance que le Royaume de Dieu est en marche, qu’il est déjà là, mais pas encore en plénitude… C’est ce qui permet de tenir ensemble les deux versets : « travaillez aux œuvres qui se gardent jusque dans la vie éternelle » (v.27) et « l’œuvre de Dieu c’est de croire en celui qu’il a envoyé » (v.29)… Il nous faut donc croire au Christ, croire en son Royaume, en son Salut déjà là ! Mais croire, adhérer à la vie du Christ, cela consiste à vivre de plus en plus toutes nos relations sur le modèle de la vie du Christ et donc à œuvrer sans cesse pour lutter contre la misère, contre l’injustice, contre la haine… Nos œuvres attestent, contresignent notre adhésion au Christ… Loin d’attendre béatement les bienfaits de Dieu, il s’agit d’être ses mains, ses oreilles, sa bouche, son cœur pour répandre ses bienfaits jusqu’aux extrémités du monde…

Ne vous laissez donc pas séduire par les fausses promesses des Églises de la prospérité !

Attachez-vous au Christ, non pas de façon désincarnée, purement spirituelle, mais par toutes les relations de fraternité, de solidarité, de justice pour tous…

Alors oui la vie éternelle sera déjà en vous, puisque vous croirez par toutes les fibres de votre être à la Vie du Christ !

 



[1] La théologie de la prospérité, Conseil National des Evangéliques de France, mai 2012

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Fruits de la terre, du travail des hommes et de la grâce !

17ème dimanche, année B, Jn 6,1-15 /

Multiplication des pains… : quel défi que de méditer sans cesse sur des pages tellement connues de l’Évangile ! Pour cela, l’attitude première consiste toujours à accueillir ces textes comme « Parole de Dieu », une parole vivante qui me met en lien avec le Seigneur et mes frères, une parole vivante qui interroge toujours mon quotidien -sous un angle différent-, une parole qui est « Bonne Nouvelle » pour aujourd’hui ! Au-delà du lointain miracle, ou plutôt du signe (selon saint Jean), cette page ne nous parle-t-elle pas de la réalité profonde que nous sommes appelés à vivre ? Recevoir les fruits de la terre, les transformer par notre travail, les offrir et les exposer à la grâce de Dieu ?

Fruits de la terre !

« Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons… » Dans tous les récits de miracle, la matière première vient de la Création elle-même : du pain, de l’huile, des poissons, un corps souffrant, etc… « Seigneur, reçois ce pain et ce vin, fruits de la terre… » ! Avant de demander une quelconque intervention miraculeuse de la part de Dieu, il s’agit de reconnaître le miracle permanent de la vie reçue jour après jour, du foisonnement des espèces animales et végétales, de la nourriture, de l’air, de l’eau qui nous sont offerts en abondance. Face au constat des besoins primordiaux de tous les humains (un toit, de la nourriture, de la dignité), interrogeons-nous sur ce qui est mis à notre disposition et sur ce que nous en faisons. « Cinq pains et deux poissons », c’est beaucoup pour un jeune garçon, avait-il prévu d’avaler tout cela ou, déjà, de le partager ? Nous le savons, si tous les habitants de la terre voulaient vivre sur le modèle de consommation d’un nord américain, il faudrait cinq planètes pour subvenir à nos besoins ! Que faisons-nous des fruits de la terre ? Les accaparons-nous pour nous seuls ou cherchons-nous à les recevoir en partage avec tous les habitants de la terre ?

Fruits du travail des hommes !

« Seigneur, reçois ce pain et ce vin, fruits de la terre et du travail des hommes… » Nous ne sommes plus au temps des chasseurs-cueilleurs et l’humanité a développé bien des techniques pour subvenir à ses besoins. Pour la multiplication des pains, le Seigneur fait appel à ce travail : la technique de pêche qui a permis d’acquérir ces deux poissons et de les apprêter pour la conservation, mais aussi le long travail de la culture du blé, de l’obtention de la farine et du levain, de la préparation de la pâte et enfin de la cuisson des pains. Non seulement le Seigneur nous offre la matière première, mais aussi l’intelligence et les moyens pour la cultiver, la transformer, l’organiser en vue du bien commun. Ne retombons donc pas trop vite dans un néo-paganisme, prompt à absolutiser et diviniser la nature, comme si nous ne devions rien toucher et la laisser à elle-même. Mais interrogeons-nous sans cesse sur ces techniques qui recherchent trop souvent leur fin en elles-mêmes : sont-elles au service de tous ? Les produits proposés sont-ils vraiment nécessaires à une vie plus humaine ? Dans quels buts développons-nous toutes ces habiletés ?

Fruits de la grâce !

« Alors Jésus prit les pains, et, après avoir rendu grâce, les leur distribua… et ils remplirent douze paniers avec les morceaux qui restaient. » N’avez-vous jamais fait cette expérience ? Lorsqu’on organise un repas communautaire, ou un repas tiré du sac, il arrive fort souvent que l’on puisse encore nourrir bien du monde avec les restes… Ou, lorsqu’on s’organise pour partager nos richesses (humaines et matérielles), nous nous rendons vite compte que nous recevons beaucoup plus que ce dont nous nous privons. Je pense à la vie religieuse, par exemple : « Nul n’aura laissé maison, frères, soeurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’Evangile, qui ne reçoive le centuple dès maintenant, au temps présent, en maisons, frères, soeurs, mères, enfants et champs… » (Mc 10,29-30) Ou encore à ces jeunes (ou moins jeunes) qui donnent une année de leur vie pour un service de volontariat et qui reçoivent bien plus en richesses humaines que ce qu’ils ont donné d’eux-mêmes. C’est, je crois, dans ce surcroît apporté à notre propre générosité que se situe la grâce de Dieu, l’abondance de sa grâce… Mais peut-il apporter cette surabondance, si on n’offre pas d’abord les fruits de la terre et de notre travail ?

Pour que tous reçoivent, en abondance, nourriture physique et spirituelle :

Accueillons en partage les fruits de la terre…

Mettons en œuvre nos dons, notre intelligence, notre travail, au service du bien commun…

Et confions notre générosité, à la grâce surabondante du Seigneur !

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La respiration du chrétien

16ème dimanche, année B, Mc 6, 30-34 /

La page d’évangile de ce jour convient bien en ce temps de vacances, où Jésus, constatant la fatigue de ses disciples, les invite à se reposer à l’écart. Mais ce constat, dans le même mouvement, se trouve confronté à la réalité des sollicitations de la foule qui ne laissent pas les disciples en paix. Cela correspond bien, finalement, à la réalité de nos vies : comment tenir ensemble nos désirs de quiétude, nos besoins de repos et les sollicitations incessantes de la vie ? Comment prendre soin de soi tout en prenant soin des autres ? Quelle respiration pour notre vie ? Du temps pour soi… du temps pour Dieu… du temps pour les autres… S’agit-il de trouver un sage équilibre de vie ?

Un sage équilibre ?

Si l’on regarde la manière dont Jésus a vécu, on ne peut pas dire qu’il se soit ménagé pour répondre aux diverses demandes, mais, en même temps, les évangiles nous rapportent qu’il savait prendre du temps à l’écart pour sa prière, du temps pour ses disciples proches, du temps avec ses ami(e)s de Béthanie : Marthe, Marie, Lazare. On aurait donc envie d’imiter chez lui ce sage équilibre de vie, mais ce serait sans compter sur la primauté de l’amour d’autrui : « Il fut saisi de pitié envers eux, car ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les instruire longuement. » S’agit-il de compter son temps et de le répartir équitablement entre le temps pour soi, le temps pour Dieu et le temps pour les autres, ou plutôt de rechercher sans cesse l’équilibre de vie qui me permettra de mieux me donner aux autres ? Si je suis irritable, inefficace, las, certainement me faut-il prendre du repos… Si je n’ai plus de goût pour la prière, si je n’ai plus d’énergie pour le service des autres, si je ne vois plus le sens de ma vie, certainement me faut-il prendre du temps pour soigner ma relation à Dieu et ma vie spirituelle… Mais si tout cela est en place, puis-je me ménager dans le service de mes frères sous prétexte d’une vie sagement équilibrée ?

Où trouver sa respiration ?

J’ai bien l’impression d’aller à contre-courant, mais est-ce vraiment en marquant de grandes ruptures, en prenant de grandes vacances, que l’on va trouver son équilibre de vie ? N’y-a-t-il pas là plutôt le risque d’une fuite de la réalité, que l’on retrouvera tristement au retour des vacances en attendant les prochaines… ? À moins de vivre les temps de rupture qui nous sont offerts comme des temps pour apprendre à mieux vivre la grisaille du quotidien… En mettant en place, justement, les temps de respiration de notre quotidien : apprentissage de la relecture (pour venir à l’écart parler à Jésus de nos journées) ; initiation à la lectio divina (pour savoir se nourrir à la Parole de Dieu) ; découverte de telle activité artistique ou physique (pour pouvoir s’arrêter) ; implication dans telle association ou activité d’Église (pour dynamiser notre générosité) ; mise en place de telle ou telle manière de prier (pour redonner saveur à notre prière) etc… Où trouver sa respiration : dans une grande rupture annuelle et/ou dans un quotidien qui ménage des sas pour reprendre souffle ?

Vers le don de soi…

« Reposez-vous un peu… » : L’invitation de Jésus est bien nuancée, le « un peu », souligne bien qu’il s’agit de reprendre souffle dans le but de pouvoir encore mieux se donner. Car est-ce vraiment en se ménageant, en gardant sa vie pour soi que l’on trouvera le bonheur ? « Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera. » (Luc 9,24) La vie des saints l’illustre bien : la joie et la respiration de leur vie ne se trouva finalement que dans un don toujours plus grand d’eux-mêmes. C’est peut-être là que se trouve la folie d’une vie chrétienne réussie, dans un don de soi qui nous sort de nous-mêmes et de nos petits tracas pour nous ouvrir toujours plus à la Vie qui se déploie autour de nous. Nous sommes loin ici de tous ces chantres du bien-être qui nous invitent à prendre soin de soi dans un nombrilisme exacerbé. Sommes-nous convaincus que l’épanouissement de notre vie ne peut passer que par un don de soi toujours plus grand ?  Ce fut en tout cas le chemin de Jésus Christ, de ses premiers disciples et des saints tout au long de l’histoire… Nous sentons-nous appelés à la sainteté ou à une petite vie bien équilibrée et sage ?

L’Évangile nous brosse rarement dans le sens du poil… Oui nous avons soif de quiétude et de repos mais :

S’agit-t-il de trouver un sage équilibre de vie ?

Où de trouver la respiration pour notre vie ?

Et comment grandir, finalement, dans un don de soi toujours plus grand ?

 

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S’ouvrir au mystère d’autrui !

14ème dimanche, année B, Mc 6,1-6 /

L’évangile de ce dimanche nous montre Jésus incapable de donner pleinement tout ce qu’il porte en lui-même,  à cause du regard que l’on pose sur lui, des étiquettes qu’on lui accole et du rôle auquel on veut le restreindre. Non, Jésus n’est pas seulement un charpentier, il n’est pas seulement le fils de Marie, il n’est pas seulement un enfant de Nazareth… Mais nous pouvons aller plus loin : il n’est pas seulement un juif, ni seulement un rabbi, ni seulement un prophète, ni seulement un homme ! Quelle actualité ! N’est-on pas toujours prompt à enfermer l’autre dans un aspect de lui-même, dans une origine, dans une identité meurtrière[1] ? C’est un musulman… c’est un paysan… c’est un Hutu… c’est un homosexuel… c’est un noir… c’est un handicapé… etc.  Comment s’ouvrir au mystère d’autrui ?

Pas seulement…

Les habitants de Nazareth évoquent trois aspects qu’ils connaissent de Jésus, et dans lesquels ils veulent l’enfermer : son métier, sa famille, son village : « Comment pourrait-il venir nous faire la leçon lui qui n’est qu’un charpentier, qu’un fils de cette Marie que l’on connait bien, qu’un gamin du village ? » Mais, avec le recul, nous le savons, nous, il était loin de n’être que cela ! Alors pourquoi, tandis que nous sommes prêts à qualifier ces habitants d’endurcis et d’aveugles, sommes-nous si enclins à retomber dans les mêmes travers ? Ne serait-ce, premièrement, que d’un point de vue purement humain, il nous faut prendre conscience de l’unicité et de la complexité de chaque être humain qui ne peut être réduit à une identité simpliste : suis-je seulement « un français », « un blanc », « un prêtre » ? Il se trouve que j’ai aussi la nationalité canadienne et que, pour l’instant, je vis au Togo, que sous ma peau, le reste de mon corps à la même couleur  que celle de tous les humains et que je ne suis pas seulement un prêtre mais aussi un religieux, un fils de paysan, un musicien, etc. Amin Maalouf a longuement développé cela dans son essai intitulé Les identités meurtrières : vouloir réduire « l’identité à une seule appartenance, installe les hommes dans une attitude partiale, sectaire, intolérante, dominatrice, quelquefois suicidaire, et les transforme bien souvent en tueurs, ou en partisans des tueurs »[2]. N’enfermez-vous jamais l’autre dans une identité simpliste ? Il n’est pourtant pas seulement ceci ou cela, mais un être unique constitué, à cet instant précis de sa vie, de multiples appartenances et d’une histoire singulière !

Mais aussi…

Pour découvrir un peu de l’identité du Christ, cela prendra trois années à ses apôtres : un long compagnonnage couronné par l’éclairage nécessaire de l’Esprit. Sommes-nous prêts à ce long compagnonnage, à cet éclairage de l’Esprit, à saisir les occasions offertes pour approcher un peu du mystère d’autrui ? L’aventure du mariage donne cette opportunité, mais bien d’autres opportunités s’offrent  à nous. Pour ma part, les différents étés où je fus animateur dans des camps de vacances pour personnes handicapées m’ont permis de grandir dans la découverte de frères et sœurs qui n’étaient pas seulement « des handicapés » mais des personnes bien spécifiques, avec chacune son caractère, son histoire, sa richesse…

Et plus encore…

Ce charpentier de Nazareth, fils de Marie, était aussi un prophète, un maître spirituel mais, plus encore, il était le Fils de Dieu ! Et puisque tout être humain est créé à l’image de Dieu, alors, chacun d’entre-nous est donc marqué, certes par son identité humaine complexe, multiple et singulière mais, encore, par son identité d’enfant de Dieu ! Jésus de Nazareth ne put faire, dans son village, que peu de miracles à cause du regard porté sur lui ; aussi, comment celui que l’on enferme par un regard qui juge, qui réduit, qui abaisse pourrait-il donner le meilleur de lui-même ? N’avez-vous pas, au contraire, expérimenté que poser un regard d’amour, de confiance, de bienveillance peut permettre à l’autre de se révéler dans toutes ses capacités et dans toute sa beauté ? Et, au-delà d’une simple technique pédagogique pour permettre à chacun de grandir, ce regard d’amour et de bienveillance est d’abord posé, sur chacun de nous, par Dieu lui-même, qui connaît le potentiel de chacun pour devenir toujours plus enfant de Dieu. Il nous invite donc à participer de son propre regard d’amour sur le mystère insondable de chaque être humain –le mien y compris–.

Jésus fut enfermé par ses co-villageois dans une identité, sinon meurtrière, du moins stérilisante,

Et pourtant il n’était pas seulement ce qu’on croyait connaître de lui, mais aussi un autre,

et plus encore un Tout Autre !

Saurons-nous donc prendre les moyens pour nous ouvrir à Son mystère et au mystère d’autrui ?

 



[1] Amin MAALOUF, Les identités meurtrières, Grasset, Paris, 1998

[2] Idem p. 43

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Mort ou mort ?

13ème dimanche, année B, Mc 5, 21-43 /

« Dieu a créé l’homme pour une existence impérissable, il a fait de lui une image de ce qu’il est en lui-même. » (Sg 2,23) Je vous propose ce verset, tiré du livre de la sagesse –première lecture–, comme clef de lecture pour l’évangile de  ce dimanche. Marc relate en effet un double miracle : la guérison d’une femme souffrant depuis douze années de pertes de sang et le retour à la vie de la fille de Jaïre. Au-delà de la maladie et même de la mort, Dieu nous a créés pour une existence impérissable ! Alors ne confondons plus guérison et Guérison ; mort et Mort, vie et Vie !

Guérison ou guérison ?

Dans les deux récits de miracle, l’évangéliste insiste sur la double dimension de la guérison. D’abord à travers les paroles de Jaïre : « Viens lui imposer les mains, pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. » (v.23) ; puis à travers celles de Jésus : « Ta foi ta sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal. » (v.34) On le voit sans cesse, dans la plupart des récits de miracle, la guérison physique n’est qu’un acompte, un signe, du salut apporté par Jésus Christ. Cela est fortement marqué, dans le récit de la guérison de cette femme qui, recherchant la guérison physique, va d’abord n’obtenir que celle-ci dans un premier temps, comme dérobée « par derrière » : « À l’instant, l’hémorragie s’arrêta… », puis dans un second temps elle entrera dans une vraie relation avec Jésus : « Elle se jeta à ses pieds et lui dit toute la vérité. » (v.33) ce qui lui vaudra cette fois-ci une parole de salut : « Ta foi ta sauvée ! » Jésus nous invite donc à sortir du magico-religieux, sans nier son existence (puisqu’une force est sortie de lui-même), pour entrer dans une vraie relation avec lui qui, seule, peut apporter le salut. Recherchons-nous la guérison ou La Guérison ?

Mort ou mort ?

On a beau l’entendre dire et redire, il nous est toujours difficile de faire la part des choses entre la mort physique et la mort spirituelle. « L’enfant n’est pas morte : elle dort. » (v.39) expression que nous retrouvons en français : « Il s’est endormi dans la mort. » ; à d’autres moments, Jésus traite ses détracteurs de sépulcres blanchis : « au-dehors ils ont belle apparence, mais au-dedans ils sont pleins d’ossements de morts et de toute pourriture. » (Mt 23,27) Il y a donc des morts qui sont bien Vivants et des vivants qui sont déjà Morts, apparemment en vie mais fondamentalement coupés de Dieu et, donc, sans vie ! Revenons encore à la première lecture de ce dimanche : «  La mort est entrée dans le monde par la jalousie du démon, et ceux qui se rangent dans son parti en font l’expérience. » (Sg 2,24) On voit bien ici qu’il ne s’agit pas de la mort biologique « simple transformation de la chrysalide en papillon »[1], puisque tous en font l’expérience, mais de la mort spirituelle, de la séparation de Dieu. L’évangile nous invite donc à grandir dans la foi que « Dieu n’a pas fait la mort, et qu’il a créé toutes choses pour qu’elles subsistent » (Sg 1,13). La mort biologique, elle, n’est que le moyen nécessaire, semble-t-il, pour passer de notre niveau d’existence à un autre niveau d’existence ; un passage, en endormissement, en attendant d’être réveillé, relevé par Dieu… (Dans le grec du Nouveau Testament, le mot « résurrection » n’existe pas comme tel, et ce sont les verbes réveiller (egeirein) ou mettre debout (anistanai) qui servent à l’exprimer). Alors que devons nous craindre la mort biologique ou la Mort spirituelle ?

Vie ou vie ?

Finalement, la Parole de Dieu nous interroge sur ce que signifie être vivant. Que ce soit le livre de la Sagesse, les premiers chapitres de la Genèse ou l’Évangile, tous nous disent qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Être des Vivants n’a rien à voir avec le succès apparent de nos vies, mais avec le fait de se conformer à ce que nous sommes : des enfants de Dieu créés à son image ! Je ne peux que conclure avec ces mots de Christian de Chergé, abbé de Tibhirine, dans son testament spirituel : ‟Ma mort, évidemment paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf ou d’idéaliste: « Qu’il dise maintenant ce qu’il en pense ! » Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec Lui ses enfants de l’Islam tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ…  Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette Joie-là, envers et malgré tout. Dans ce MERCI où tout est dit désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui ” Garder sa vie ou la donner, tout est là… L’Évangile nous redit de ne pas confondre vie réussie aux yeux des hommes et Vie réussie aux yeux de Dieu !

« La puissance de la Mort ne règne pas sur la terre » (Sg 1,14)

La Sagesse l’affirmait, Jésus l’a signifié par toute sa Vie…

Alors ne confondons plus guérison et Guérison, mort et Mort, vie et Vie !

 



[1]  Marie-Noëlle Thabut, L’intelligence des Écritures, tome 4, p 185

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L’heureuse alternance des saisons

Dans la liturgie des heures, nous rendons grâce régulièrement pour l’heureuse alternance des saisons… Puisque ces jours marquent, pour l’hémisphère nord, le début de l’été c’est une occasion, pour vous de rendre grâce au Seigneur ! L’origine de la saint Jean-Baptiste se trouve bien dans cette célébration du jour le plus long de l’année, et donc de la nuit la plus courte où la lumière, fêtée par les feux de la Saint Jean, brille de tous ses éclats avant de décliner tout doucement jusqu’au 25 décembre. Renouant avec l’Afrique tropicale, après 20 ans, je suis bien placé pour vous inviter à rendre grâce pour cette alternance heureuse des saisons : un printemps plein de promesses, un été réconfortant, un automne formidable et un hiver bien au chaud… Mon séjour sur la côte ivoirienne m’avait fait regretter cette heureuse succession : une météo si stable que la nostalgie des saisons m’avait vraiment saisi. Je m’estime donc heureux, aujourd’hui, de ne pas être sur la côte togolaise car nous avons la chance à Sokodé de vivre une réelle alternance des saisons même si cela n’a rien à voir avec les saisons québécoises ou françaises : une saison sèche bien franche d’octobre à avril/mai, l’harmattan qui apporte fraîcheur en fin d’année, une saison plus chaude vers mars/avril puis le retour des pluies et d’une température plus agréable de juin à septembre.

Et qu’en est-il des saisons de notre vie ? Comment rendre grâce pour chacune d’entre elles ? Le printemps de la jeunesse, l’été de la maturité, l’automne de l’âge d’or et l’hiver du dépouillement… Faut-il rêver d’une éternelle jeunesse alors que si l’on se rappelle bien de tous nos souvenirs ce n’était pas toujours si rose… Faut-il rêver d’une pleine force de l’âge sans fin, avec tous les soucis des responsabilités et du travail… Faut-il craindre le temps de l’âge d’or, de la sagesse, des petits enfants… Et faut-il avoir peur du temps du dépouillement et de l’enfantement vers une autre vie ? Rendre grâce pour l’alternance heureuse des saisons, ne vous invite-t-il pas à rendre grâce pour l’ensemble de l’itinéraire de votre vie ? C’est cela une vie : un chemin de croissance vers notre être plénier et non pas la fixation à un moment de notre histoire aussi nostalgique que nous soyons… Tant de figures nous raconte cet itinéraire merveilleux : le Christ d’abord, un Jean Baptiste aussi, le vieillard Siméon -« maintenant, Seigneur, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix selon ta parole. »- ; mais peut-être aussi la figure de nos grands parents, de tel ou tel saint auquel nous sommes attaché, du vieux moine sage et paisible etc.

Habitons donc au mieux chacune de nos saisons et rendons grâce pour cette heureuse alternance des âges de la vie !

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9 mois, 9 années ou 90 ans ?

Nativité de Jean-Baptiste, année B, Lc 1, 57-66.80 /

En cette fête de la naissance de Jean-Baptiste, c’est surtout la figure de Zacharie qui retient notre attention. Le parallélisme entre l’annonciation à Zacharie et l’annonciation à Marie est évident mais le doute de Zacharie fait toute la différence : « Comment vais-je savoir que cela arrivera ? » (Lc 1, 18) Alors, face au manque d’accueil spontané des paroles de l’ange, Zacharie se retrouve muet, mais pourtant, et c’est là toute la question, les paroles de l’ange s’accomplissent et Élisabeth devint enceinte. Qu’en est-il de la liberté de Zacharie face à l’initiative de Dieu ? Dieu a-t-il agi contre la volonté de Zacharie ? Avait-il besoin de son acquiescement pour que l’histoire du salut puisse se déployer ? Finalement, Zacharie ne nous ressemble-t-il pas, bien plus que Marie ? Il a, somme toute, un rôle plutôt subalterne dans l’histoire du salut –comme nous– ; il est marqué par le doute –nous aussi– ; mais il sera capable, après la traversée de son épreuve, de trouver toute sa place dans l’histoire du salut !… Une liberté sollicitée… Une liberté qui prend du temps… Une liberté qui porte un fruit insoupçonné…

Une liberté sollicitée…

Zacharie, nous dit le début du récit, était un homme juste, il portait un réel désir, une prière ardente devant le Seigneur –« Ta prière a été exaucée » –, mais quelle en était la teneur ? Contrairement aux apparences, ce n’est pas un fils qu’il demandait, puisqu’il sera incrédule face à l’annonce de cette naissance, mais en tant que prêtre, choisi au nom du peuple pour offrir l’encens dans le sanctuaire, sa prière devait plutôt porter sur le salut messianique attendu par Israël. (cf. note de la TOB au verset Lc 1,13) Et l’ange répond donc à cette attente : le temps messianique est arrivé ! Mais alors que Zacharie semblait libre et confiant dans son attente du salut, le fait de s’impliquer personnellement, en acceptant que le projet de Dieu se réalise par lui, ou plutôt par sa famille, sera « une autre paire de manches »… Nous sommes loin ici de la réponse de Marie : « Qu’il me soit fait selon ta parole ! » Mais est-ce que Dieu passera outre la réponse de Zacharie pour accomplir son œuvre en lui ? Je ne le crois pas, nous le verrons dans la suite du texte ! Zacharie, finalement, ne voulait pas aller contre la volonté de Dieu, mais il eut besoin de temps pour ajuster son désir profond aux moyens choisis par Dieu ! Notre liberté se situe toujours là, me semble-t-il, entre notre désir profond et le fait de consentir aux moyens nécessaires pour le mettre en œuvre : On veut bien des vocations, mais est-ce qu’on accepte que nos propres enfants répondent à l’appel de Dieu ? On désire plus de justice, mais est-ce qu’on accepte d’acheter plus cher nos biens de consommation, pour respecter une chaîne commerciale plus juste, etc. ? Oui notre liberté est sollicitée au-delà de ce que nous voudrions donner de nous-même !

Une liberté qui prend du temps !

À quel moment interviendra la réponse libre de Zacharie aux paroles de l’ange ? Certainement dans l’espace de ces 9 mois qui séparent sa rencontre avec l’ange de ces quelques mots sur une tablette : « Son nom est Jean ! » Cette fois Zacharie signifie son obéissance aux paroles de l’ange : « Tu lui donneras le nom de Jean. » Ces neuf mois de mutisme, je ne les perçois pas comme une punition, mais comme le temps nécessaire donné à Zacharie pour accueillir l’initiative de Dieu dans sa vie et pour ajuster sa liberté au projet de Dieu. Un temps de rumination, d’intériorité, de purification. Le signe qui lui est donné ne correspond vraiment pas à ses attentes. Il en va, en fait, pour Zacharie comme pour la réponse de Jésus à ceux qui lui demandent un signe alors qu’il vient de multiplier les pains, et que le fils de Dieu se tient devant eux : « Il ne vous sera pas donné d’autre signe que Jonas » qui fut un signe de conversion pour Ninive (cf. Lc 11,29-32)… En guise de signe, Zacharie, par ce temps de mutisme, est invité à se convertir et à grandir dans sa foi ! Cela lui prendra 9 mois, le temps d’un enfantement, le temps de renaître dans la foi ! Répondre librement à l’appel de Dieu dans notre vie cela prend du temps ! Le temps de se désencombrer de nos désirs superficiels, de nos entraves psychologiques, de notre désir de maîtriser notre vie.

Une liberté qui porte un fruit insoupçonné !

Enfin, n’est-il pas époustouflant de constater que le mutisme de Zacharie a permis, finalement, l’émergence d’une parole si juste et si profonde qu’elle nourrit la prière de milliers de croyants chaque jour depuis deux millénaires ! En effet, le cantique de Zacharie, qui manque dans le découpage liturgique de ce dimanche mais qui se situe bien dans ce passage et qui sont les premières paroles de Zacharie sortant du mutisme, c’est le fameux Benedictus que toutes celles et ceux qui prient les laudes chantent chaque matin ! Pour un muet… quelle Parole ! Les neuf mois de silence et de maturation de ce poème, n’en valaient-ils pas la peine ? Voilà le genre de miracle que produit le Seigneur lorsque nous acceptons librement d’accueillir sa Parole concrètement dans notre vie !… Un fruit insoupçonné !

Pour Zacharie cela prit 9 mois…

Mais combien cela nous prendra-t-il de temps ?

9 mois, 9 années ou 90 ans ?

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Mendier dans le temple d’autrui…

La session d’introduction aux grandes religions de cette semaine nous a menés du Bouddhisme à l’Islam en passant par le Judaïsme et rapidement par l’hindouisme. Dans notre contexte africain, le dialogue avec l’Islam est loin d’être optionnel et les questions des 18 novices et postulant(e)s ne manquaient pas…

Pour évoquer l’intérêt de ce dialogue interreligieux, je vous propose le témoignage d’une Sœur vivant en Inde. Partant d’une remarque sur la différence entre les « mendiants d’argent » organisés en gang et les véritables « mendiants de nourriture » (dans le contexte de l’Inde) Ishpriya s’interroge:

« Si les gens mendient vraiment de la nourriture et que vous leur offrez de la nourriture, ils l’accepteront, qu’il s’agisse d’une banane respectable ou, comme je l’ai vue, d’une poignée de déchets de riz jetée sur les rails depuis la fenêtre d’un train : même alors, ils le ramassent dans une crasse innommable, et ils le mangent.

Réfléchissant quelque peu à mon expérience du dialogue interreligieux, je me suis rendu compte que, dans les débuts, je faisais probablement partie d’une organisation qui mendiait de l’argent. Je suis partie en Inde sur la lancée du Concile Vatican II, portée par la vague de l’inculturation. Nos premiers essais concernaient la liturgie, la lecture des Écritures et visaient à glaner tout ce que nous pouvions prendre. Nous étions pareils à des mendiants d’argent: nous savions ce que nous voulions, et nous savions comment le demander.

Mendier de la nourriture -ce à quoi je suis arrivée plus tard- fut une tout autre expérience. Et j’y suis arrivée parce que, de par sa nature, le dialogue interreligieux ne consiste pas à mendier dans la rue: c’est plutôt mendier dans le temple, mendier dans l’espace sacré de l’autre, dans le lieu qui symbolise la relation de l’autre avec le divin, avec la réalité ultime, avec l’inconnaissable. Il s’agit de l’espace sacré de la communauté, de l’espace sacré au cœur de l’individu. Or, mendier de l’argent dans un espace sacré, ce n’est vraiment pas approprié, et souvent cela n’en vaut pas non plus la peine. Quand vous vous faites mendiant d’argent, vous êtes en train de dire: donnez-moi une part de vos richesses et laissez-moi en faire ce que je veux. Donnez-moi votre conception de la non-dualité ou de la réincarnation, donnez-moi vos hymnes dévotionnels (bhajans) ou vos postures de yoga et laissez-moi en faire ce que je veux.

Au contraire, le mendiant qui mendie réellement de la nourriture est en train de dire: « si vous ne me nourrissez pas, je vais mourir de faim » ; ou encore, si cela vous paraît un peu exagéré, il ou elle est au moins en train de dire: « Si vous ne partagez pas votre nourriture avec moi, je vivrai d’une vie sérieusement sous-alimentée. » Et en réfléchissant à cette attitude, dans la perspective du dialogue interreligieux, on se demande si on est capable de mendier dans le temple de l’autre, si on est réellement capable de dire: « Si vous ne partagez pas avec moi les richesses de votre tradition, ma vie sera sérieusement sous-alimentée. Si vous ne partagez pas avec moi les richesses de l’hindouisme ou du bouddhisme, mon christianisme pourrait bien mourir. »

Mendier de la nourriture nous amène à nous poser la question: mendier dans le temple d’autrui, est-ce pour moi un besoin impérieux ? Dans n’importe quelle forme de mendicité, on prouve son authenticité par sa persévérance et en étant prêt à subir insultes et refus. Dans mon expérience personnelle, j’ai dû faire face aux deux, bien des fois et de bien des manières. Le débat sur la réincarnation n’est qu’un des sujets à propos desquels on doit rester assis et entendre ridiculiser et vilipender l’enseignement officiel sur la résurrection du corps. Il y a d’autres exemples: l’infaillibilité du pape, ou l’unicité du Christ, etc. On encaisse les insultes, on fait face au rejet, aux incompréhensions, et l’on persiste à attendre la banane. »

 Ishpriya, religieuse du sacré cœur, extrait de « Mendier dans le temple d’autrui », dans Vivre de plusieurs religions, promesse ou illusion ? Les Editions de l’atelier, Paris, 2000  pages 165-170.

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Un déploiement qui nous dépasse !

11ème dimanche, année B, Mc 4, 26-34 /

« Il en est du Royaume de Dieu comme…. de la terre qui, d’elle-même, produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. » (Mc 4,26… 28) N’est-il pas significatif que pour nous parler du Royaume de Dieu, Jésus nous parle de la terre (humus)… et donc de la Terre (Monde) ! Une fois de plus, alors que l’évocation du Royaume pourrait être une façon de nous échapper du lourd fardeau du quotidien, l’Évangile nous ramène les pieds sur Terre. De nouveau nous sommes invités à convertir notre regard sur le Monde pour y voir le Royaume de Dieu en marche, le lieu où le Verbe de Dieu –la semence– travaille en profondeur toutes les dimensions de notre réalité pour que chacune soit menée à sa plénitude : d’abord l’herbe, puis l’épi enfin du blé plein l’épi…Un déploiement qui nous dépasse !

D’abord l’herbe…

« D’elle-même la terre produit… » Les récits du début de la Genèse, mettent bien en valeur cette relative autonomie de la Création qui, à partir du potentiel que Dieu a semé en  elle, se développe par elle-même : « ‟Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce, bestiaux, bestioles et bêtes sauvages selon leur espèce.” Et ce fut ainsi. Dieu fit les bêtes sauvages selon leur espèce… » (Gn 1, 24-25) Cette brève phrase –il en sera de même pour les plantes– nous dit à la fois qu’il y a un projet de Dieu, une action de Dieu dans le monde, mais que ceux-ci passent par un développement autonome de la Terre… À l’heure où nous redécouvrons le respect dû à la Création, les équilibres subtils qu’il nous faut préserver, les ressources insondables de la diversité des espèces, n’est-il pas significatif d’y voir le Royaume de Dieu en germe ? Par ailleurs, cette première étape du Royaume, cette herbe jaillissante, n’évoque-t-elle pas toutes les productions de l’espèce humaine en termes de cultures, de religions, de sciences, de techniques : une herbe foisonnante qui, a priori, si les conditions favorables sont réunies va produire des épis, c’est-à-dire les prémices du Royaume de Dieu… Ce texte ne nous invite-t-il donc pas d’abord à reconnaître tout ce que l’humain produit de bon comme un formidable potentiel du Royaume en devenir ?

Puis l’épi…

Je dirais qu’après cet ancien Testament vient le Nouveau… Je m’explique : j’entends ici par « Ancien Testament » le projet de Dieu qui se déploie de façon caché, dont l’homme n’est pas vraiment conscient. Dans ce premier temps, d’une part, Dieu attire à lui la Création, cherche à se faire connaître et d’autre part les humains accompagnent le déploiement de la Création, par leur travail, leur science, leur technique et cherchent à connaître Dieu. C’est cette herbe foisonnante dont on ne sait pas encore ce qu’elle va produire… Mais vient ensuite le Nouveau Testament, c’est-à-dire la Révélation plénière du sens de l’histoire et du visage de Dieu : c’est notre temps, où notre tâche de chrétiens doit se déployer. Puisque nous connaissons maintenant le sens de l’histoire et le visage de Dieu, nous n’avons plus à contempler de façon passive les productions des cultures, des religions, des sciences, des techniques mais à discerner en leur sein ce qui participe, ou non, au déploiement du Royaume de Dieu. Il s’agit donc de discerner, d’orienter, d’accompagner, de soutenir ce qui se déploie pour que puisse en naître des épis prometteurs.

Enfin du blé plein l’épi…

Le Royaume de Dieu, nous dit le texte est comparable à tout ce processus, depuis l’homme qui jette du grain dans son champ jusqu’à la moisson des épis gorgés de blé : « Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui jette le grain dans son champ : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit… » Le Royaume de Dieu, ce n’est donc pas seulement la moisson, ni une supposée récompense à la fin de notre vie, mais la Création qui chemine vers sa plénitude. Le Royaume de Dieu c’est déjà notre Monde, lorsqu’il produit le fruit attendu de lui, lorsqu’il se laisse mouvoir de l’intérieur par le Verbe de Dieu. Cette continuité entre notre Monde, tel qu’il est ici et maintenant, et sa réalisation plénière en Dieu n’interroge-t-elle pas alors notre agir ? Il n’y a plus à se poser la question du choix entre contemplation et action, comme si la contemplation nous sortait de ce Monde, car ce que nous avons à contempler c’est le Royaume entrain d’advenir ici et maintenant… et croyez-vous que cette contemplation puisse être passive ?

Non, décidément, le Royaume de Dieu n’est pas une récompense à venir !

Contemplons-le entrain de se déployer dans l’herbe, dans l’épi, dans le blé…

Et faisons tout notre possible pour accompagner se déploiement qui nous dépasse !

 

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Témoin de l’action de l’Esprit

Même si la promotion actuelle de novices ne finira son noviciat que fin août, le mois de juin a déjà un petit air de fin d’année. En effet, en raison des échéances du conseil provincial qui doit statuer sur les dossiers, la semaine écoulée était déjà consacrée à l’auto-évaluation de la part de chaque novice et aux rapports du maître des novices sur chacun d’eux : un exercice délicat qui consiste à poser un regard à la fois bienveillant et exigeant sur la vie de ces jeunes ! Je le vis surtout comme une immense chance de pouvoir être témoin de l’action de l’Esprit de Dieu en chacun d’eux. Le compagnonnage confiant qui s’est déployé tout au long de l’année, ne laisse pas indifférent, surtout lorsque les novices, relisant leur année peuvent témoigner de ce que cela leur a apporté… Quelque chose de l’ordre d’un enfantement spirituel a pu s’opéré… Bien sûr c’est l’Esprit qui a guidé chacun, mais à travers des relations biens concrètes… Quel honneur d’être témoin et acteur de ce moment crucial dans la vie de ces jeunes hommes!

 La vie ici…

La semaine fut un peu plus paisible et régulière (je vous passe les problèmes d’électricité) que les semaines passées : cours, accompagnement spirituel, classe de chant, partage contemplatif de la parole de Dieu etc. Avec « l’été » (mais cela ne veut rien dire ici), disons plutôt les grandes vacances, les uns et les autres se dispersent. Un des frères rentre définitivement à Madagascar après 6 années (dont une en France pour formation) passées ici… Deux autres prennent leurs congés triennaux, nous ne serons donc plus que trois frères pour quelques mois… Et ce sera aussi l’habituel chambardement des nominations avec la venue annoncée de deux frères (de Madagascar et de la RDC)… Nous aurons aussi la joie, pour quelques semaines, d’accueillir le frère Tam Tran pour un stage de découverte en Afrique de l’Ouest… La semaine à venir sera quant à elle consacrée à la découverte des grandes religions, je donnerai en effet une session intensive sur le sujet aux jeunes postulants et novices, mais aussi à quelques novices de congrégations féminines voisines. Le dialogue interreligieux est un enjeu important ici…

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