À propos de la vie spirituelle…

La semaine fut bien remplie par une session au titre surprenant : « La vie spirituelle des religieux » ! En contrepoint à nos sessions habituelles, où nous ne sommes que seize, pas moins de 365 religieuses et religieux participaient à cette session du Centre Sèvres qui aborde chaque année un aspect de la vie religieuse. La richesse de ces quatre jours tenait déjà dans la variété des propos et des intervenants. Parfois sous forme de conférence plus théologique, parfois de manière plus historique ou sous l’aspect d’un témoignage plus personnel, les prises de parole se complétaient bien. D’autre part les lieux, les fonctions, les rôles à partir desquels chacun s’exprimait, nous offrirent un beau panel : théologien, théologienne, père abbé, laïque associée, évêque, supérieur provincial, frère ou sœur « de base », moine âgé, sœur très active etc.

Une synthèse étant impossible, j’aimerais vous partager, de manière tout à fait subjective, quelques traits saillants de nos échanges:

–          Plusieurs intervenants partagèrent d’abord leur malaise par rapport au titre : « La vie spirituelle des religieux ! », comme si elle était à côté de la vie, comme si, dans notre vie, il fallait se ménager quelques espaces pour notre vie spirituelle (temps de prière, temps de ressourcement…), avant de « repartir au charbon ». Cette schizophrénie est intenable dans la durée ! C’est l’ensemble de notre vie qui doit être spirituelle -animée par l’Esprit- sans quoi il n’y a pas de vie spirituelle !

–          Intégration, cohérence, unification de la vie… Voici à la fois un travail toujours à faire, et un trait caractéristique de la vie religieuse : le religieux est celui qui organise toute sa vie autour d’un unique amour, d’un « Toi seul », d’une vie sans cesse en présence de Dieu. Une communion avec Dieu qui doit s’incarner dans une communauté fraternelle locale, dans une communauté de foi universelle et dans une communion toujours plus grande avec l’ensemble de la société et l’ensemble du cosmos !

–          Le « Toi seul » original que nous disons au Christ engage notre corps dans la vie spirituelle (cf. les vœux). C’est une autre façon d’offrir son corps que dans le don des corps dans le cadre du mariage. Sans doute nous faut-il retrouver cette dimension corporelle de la vie spirituelle : un rythme de travail ; un rapport à la nourriture et à la santé ; une plus grande liberté par rapport au virtuel qui nie le corps etc…

–          Pour vivre dans la durée une vie animée par l’Esprit des points d’attention :

  • mettre la lectio divina, au cœur de nos vies, non pas trop sous forme de technique, mais de telle manière que la méditation de la Parole de Dieu irrigue naturellement notre vie…
  • vivre un projet fraternel continuellement réactualisé
  • créer les conditions d’une vie spirituelle structurée (place du silence, ascèse de vie, régularité, relecture)
  • répondre aux soucis du monde, être sensible aux signes des temps
  • vivre en osmose avec le peuple chrétien, avec la vie de l’Eglise
  • revaloriser la dimension eschatologique : la vie religieuse comme une fenêtre ouverte sur l’au-delà !

–          On ne choisit plus aujourd’hui, comme ce fut le cas parfois dans le passé, la vie consacrée pour des raisons sociales ou humanitaires, mais sur la base d’une expérience spirituelle forte ! Il nous faut réenchanter le quotidien, pour que notre vie soit un chemin viable et enviable :

  • Libérer du faire et de l’activisme et rendre disponible à la rencontre de Dieu
  • Oser partager en communauté nos expériences spirituelles
  • Redonner sa place à la beauté (notamment dans la liturgie)
  • S’entraîner au discernement face aux multiples possibles
  • Promouvoir le don de soi, pour que la vie religieuse soit à la hauteur du don initial généreux de sa vie

–          Je reprends encore cinq défis pointés :

Ad intra :

  • Fécondité (un art de vivre qui donne le goût de Dieu)
  • Radicalité (revenir aux racines de notre être)
  • Vulnérabilité (nos fragilités permettent de bouger, d’être disponible à l’Esprit)

« Bienheureux les fêlés car ils laissent filtrer la lumière… »

Ad extra :

  • Être des réserves de sens pour l’humanité
  • Offrir des écoles de spiritualité chrétienne

–          Tout un aspect de la réflexion portait également sur la façon de se réapproprier nos héritages spirituels, de les réinventer dans notre situation particulière avec ce que chacun est, dans un état de vie (religieux, laïc associé), un lieu, une culture et une époque particulière… Après une période où l’on a beaucoup parlé de charisme, la « nouvelle mode » promeut l’expression « patrimoine spirituel ». Plusieurs auteurs contemporains ont, en effet, dénoncé un certain déplacement du mot charisme (dans la vie religieuse), alors qu’il qualifiait au départ l’ensemble de la vie religieuse ayant reçu un charisme particulier pour l’Église et pour le monde, et alors que l’accent chez saint Paul était mis sur l’unité dans un même corps des divers charismes, on en est venu à utiliser ce mot comme un fanion pour se distinguer des autres congrégations religieuses, au risque de figer la vie dans des formules voulant saisir le charisme. L’expression « patrimoine spirituel », semble donc plus dynamique et invite à l’accueil sans cesse renouvelé du souffle de l’Esprit au sein d’une tradition : une « stabilité historique faite de l’instabilité de ses expressions. » Comme Grégoire de Nysse y invitait déjà ses contemporains au IV° siècle : « Celui qui monte ne s’arrête jamais d’aller de commencements en commencements par des commencements qui n’ont jamais de fin. »

Cette vie des religieuses et religieux, une vie spirituelle, peut-elle faire sens aujourd’hui ? Peut-être si l’on en croit la réception surprenante du film « Des Hommes et des Dieux ! »…

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Avant tout !

27 février 2011, 8ème dimanche A, Mt 6,24-34 /

Nous poursuivons notre méditation du sermon sur la montagne, avec des formules toujours aussi radicales : « Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent  […] Ne vous faites pas tant de souci pour demain […] Cherchez d’abord le Royaume ! » Or, pour chacune de ces expressions, nous aurions envie de nuancer l’affirmation : «  oui, mais on ne peut vivre sans argent (au moins dans nos sociétés modernes) ; oui, mais prévoir est plutôt sage ; oui, mais il faut bien nous nourrir et nous vêtir ! » Une fois de plus, le Christ indique un horizon pour nos vies, il ne nous livre pas des recettes toutes faites. Quelles sont nos priorités : l’argent, le souci du lendemain, la satisfaction de nos besoins ? Ou : Dieu, la confiance, le désir ?

Avant tout : Dieu !

Jésus ne nie pas la nécessité de l’argent, ne demandera-t-il pas à Pierre de payer l’impôt ? N’illustre-t-il pas le Royaume à l’aide de paraboles, sur les salaires des ouvriers ou sur la pièce d’argent retrouvée ? Les apôtres n’avaient-ils pas désigné l’un d’entre eux pour tenir la bourse commune ? Il va sans dire que l’argent, comme outil, comme moyen, n’est pas en soi mauvais. Jésus dénonce ici littéralement Mamon, « l’Argent personnifié comme une puissance qui s’asservit le monde » (cf. note de la TOB). Il s’agit donc de ne pas être esclave du dieu Argent ! Nous en sommes tous conscients, il n’y a pas vraiment à insister ici, sauf que… le discernement à opérer n’est pas toujours évident. Quand mon seul critère d’achat est le produit le moins cher, sans me soucier d’un salaire équitable pour les producteurs, de l’impact de ce produit sur l’environnement ou du travail délocalisé qu’il implique, ne suis-je pas esclave de Mamon ? Quand, même dans la vie religieuse, on place son argent sans se soucier de la moralité des entreprises qui le font fructifier, sert-on Dieu ou Mamon ? Je sais bien que l’usage toujours juste de l’argent n’est pas simple, mais gardons le cap du discernement et des progrès possibles en ce domaine. Avant tout, Dieu, et non pas Mamon !

Avant tout la confiance !

Par cinq fois, dans ce court passage, l’évangéliste nous invite à ne pas nous faire tant de souci ! Là encore, attention aux nuances, l’évangile ne nous dit pas de ne pas nous soucier de notre vie, de notre corps, de notre nourriture, de nos vêtements mais de ne pas tant nous soucier de ces choses, de ne pas nous laisser obnubiler par ces soucis. L’évangile n’invite pas à vivre dans l’insouciance et l’oisiveté – saint Paul aussi dénoncera fortement les oisifs : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (2 Th 3,10)– mais à vivre dans la confiance en Dieu qui libère des préoccupations. Comme toujours dans l’Évangile, il ne faut pas sortir cette recommandation d’une logique globale. Le Christ nourrit les affamés, invite à vêtir celui qui est nu et rassemble des disciples pour travailler à l’avènement du Royaume. Donc, la pointe du texte n’invite pas à se laisser vivre au gré du vent, mais à se décentrer de ses propres soucis, pour constituer une communauté fraternelle où chacun recevra ce dont il a besoin. N’avez-vous pas fait l’expérience que la mise en commun d’un certain nombre de biens permet à un plus grand nombre d’en profiter ? Nos sociétés redécouvrent, par exemple avec les « communautos », « vélolibs », friperies et autres jardins communautaires, qu’une vie plus fraternelle est possible. Avant tout donc, confiance en Dieu, confiance dans les autres et pas tant de souci…

Avant tout le désir !

« Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout cela vous sera donné par surcroit. » Notez ici de nouveau que le texte, avec nuance et réalisme, ne nous dit pas de rechercher uniquement le Royaume mais de le rechercher d’abord, avant tout ! Nous le savons, si le Royaume est déjà en marche, il ne sera pleinement réalisé qu’à la fin des temps. L’Évangile nous invite donc, ni plus ni moins, à rechercher sans cesse quelque chose que nous ne pourrons jamais posséder ici-bas ! J’y reviens souvent, mais cela m’apparaît toujours plus essentiel dans tous les domaines de la vie : avant tout le désir ! Jésus insiste : « le Père sait ce dont vous avez besoin », ne mettez pas vos énergies à combler vos besoins, car si votre vie tient en cela, une fois vos besoins comblés, votre vie sera morte… ou alors on vous fera croire que vous avez besoin d’autre chose encore pour être heureux : le dernier rasoir à cinq lames, ou la dernière robe à la mode. L’évangile nous dit que rien, ici-bas, ne pourra combler notre désir de plénitude, notre désir d’aimer et d’être aimé. « La joie évangélique ne se situe pas sur le plan de la satisfaction d’un besoin ; elle survient à la suite de l’approfondissement d’un désir ! »[1]

Finalement, dans nos vies,

sommes-nous conscients de ce que nous recherchons,

avant tout ?


[1] cf. Henri Boulad, Chasteté et consécration, p.17

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Sortir de l’esprit ethniciste, nationaliste, fondamentaliste

Une fois n’est pas coutume, je vous partage cette semaine une initiative, de nos frères de Sokodé au Togo, mise en place depuis quelques années : faire vivre ensemble des jeunes catholiques, musulmans et protestants. Je suis convaincu que c’est un programme très intéressant et très utile pour l’avenir de l’Afrique…

Un troisième voyage interreligieux, interconfessionnel, interculturel et interethnique

La proposition en est faite par le Centre Culturel saint-Augustin (CCSA) de Sokodé, à des élèves et étudiants entre 18 et 30 ans. Le CCSA est sous notre responsabilité depuis notre arrivée au Togo, en octobre 2006.

Faire vivre ensemble des jeunes musulmans, des catholiques et des protestants

En juillet et août de l’année 2009, nous avons organisé pour une cinquantaine de jeunes Togolais un voyage d’une semaine au Burkina Faso sous le signe de l’intégration africaine. L’expérience a été renouvelée en 2010 au mois d’août avec 50 autres jeunes du Togo, du Burkina et du Ghana à la rencontre des jeunes du Bénin.  Voir l’article, sur l’édition 2010, sur le site du Ministère du développement du Togo.

L’originalité de cette initiative : avoir rassemblé 50 jeunes de plusieurs pays, de plusieurs villes, de plusieurs niveaux de formation et de plusieurs confessions religieuses pour vivre et mener des activités ensemble. Tous, jeunes musulmans, catholiques et protestants ont vécu ensemble dans le but de se connaître. Pour la communauté assomptionniste, la jeunesse constitue une priorité apostolique. Le premier voyage, de l’avis de tous les participants, a été une grande réussite. Le second également. Du coup, le Centre culturel saint-Augustin, s’engage à organiser une troisième édition de ce type de voyage, cette fois-ci au Mali pour une dizaine de jours dans le même esprit que les deux premiers :

  • Donner une chance à l’intégration africaine par la rencontre entre jeunes
  • Développer chez les jeunes une culture de la rencontre, du dialogue interreligieux et interconfessionnel, de l’échange entre peuples et entre nations au service de la paix et de la solidarité
  • Lutter contre les discriminations fondées sur le sexe, la religion, l’origine nationale et ethnique
  • Favoriser le respect des valeurs humaines et spirituelles des peuples sans distinction, mais dans l’égalité et la justice au sein de sociétés multiethniques

Un troisième voyage sous le signe de la renaissance africaine

Cette année, nous voulons mettre l’accent sur la notion de « Renaissance africaine ». En 2010, 17 pays africains ont fait mémoire du cinquantième anniversaire de leur accession à l’indépendance. Sur le continent cet événement a été célébré de diverses manières  à travers des colloques, des expositions, des conférences, des messages, des publications de livres et d’articles etc.… avec le souci de tracer de nouveaux repères pour les années à venir.

Ainsi, du 16 au 20 novembre 2010, s’est tenu à Cotonou au Bénin le symposium international du cinquantenaire des indépendances sous le magnifique thème de : « l’audace, unique défi pour une Afrique nouvelle ». Le Manifeste qui est né de ce symposium engage l’Afrique sur de « nouveaux chemins de liberté et de développement ». Le symposium de Cotonou considère que pour que « l’Afrique prenne véritablement son envol économique, il y a urgence à construire des ensembles régionaux ».

A notre modeste place, nous pensons que la part de la jeunesse africaine sera grande dans la construction de ces «  grands ensembles », une construction qui ne sera pas uniquement économique et politique, mais avant tout humaine à travers la rencontre des peuples. Et c’est là justement que prend sens notre initiative de voyage interreligieux et interculturel sous le signe de l’intégration africaine.

Sortir de l’esprit ethniciste, nationaliste, fondamentaliste

Nous voulons offrir à la jeunesse africaine la possibilité de participer à la construction d’une Afrique nouvelle par la rencontre humaine à travers le déblocage de l’esprit ethniciste, nationaliste, et fondamentaliste en ce qui concerne notamment le domaine religieux. Nous pensons que pour construire une Afrique audacieuse, juste et prospère, nourrie par le dialogue pacifique de ses identités multiples, il nous faut donner aux jeunes l’occasion de la rencontre, du dialogue, de l’échange.

On perçoit donc aisément la pertinence de notre projet :

  • sensibiliser les jeunes africains aux vertus de la diversité et du dialogue interculturel et interreligieux sur la base du paradigme d’une humanité plurielle où diversité et dialogue interculturel se renforcent mutuellement,
  • travailler à éveiller la conscience des jeunes sur leurs responsabilités dans la construction d’une nouvelle dans les 50 ans à venir.

Pour atteindre notre but, nous nous donnons des moyens : le tourisme culturel à travers la découverte de la culture des peuples du Mali, les entretiens avec des personnalités religieuses, politiques ou civiles de la société Malienne, les conférences par des spécialistes des questions d’intégration et des personnalités soucieuses du rapprochement des cultures, des religions….

Une telle aventure nécessite des moyens financiers importants et que les jeunes ne peuvent seuls supporter.  Pour réussir cette aventure, nous avons besoin de 10 000 Euros.

Pouvez-vous apportez un peu de votre aide ?  Celle de vos amis ? Merci d’avance !

Père Jean-Paul Sagadou, a.a, Sokodé/Togo,

Contacts : ccsa_sokode@yahoo.fr

Sont également sollicités : UEMOA/Ouagadougou, PNUD, Ambassade de France, BTCI, ECOBANK, BOAD, Brasserie du Bénin, UNESCO, UTB/Togo, Direction générale des douanes, CFAO MOTORS, MOOV-TOGO, BCEAO ,LONATO, TOGOTELECOM , TOGOCEL ,Ministère de l’Economie et des Finances du Togo, Ministères de la Communication et de la Culture et des Affaires Etrangères du Togo, Chef de l’Etat, Présidents de l’Assemblée Nationale du Burkina Faso, du Mali et du Togo, Bolloré / SAGA, BTD, Primature,  IDS – Lomé , SOTOMED, Directeur de Cabinet de la Primature, Port Autonome de Lomé, Cellule CEDEAO-UEMOA à Lomé …./….

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Perfection ou sainteté ?

20 février 2011, 7ème dimanche A, Mt 5,38-48 /

Nous retrouvons, ce dimanche, la suite du sermon sur la montagne, avec cette finale problématique : « Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ! » (Mt 5,48) Nous avons déjà suggéré, la semaine dernière, que la loi exigeante de l’Évangile n’est applicable qu’en se laissant prendre par la grâce de Dieu, mais le découpage liturgique du texte nous invite à approfondir encore notre méditation.

Ils sont assez nombreux, au cours de l’histoire de l’Église, ceux qui voulurent être des parfaits, mais n’est-il pas significatif qu’ils finirent tous du côté de l’hérésie : manichéens, bogomiles, cathares, intégristes… ? Posons-nous donc quelques questions : de quelle perfection s’agit-il ? Cette quête de perfection est-elle humanisante ? Viser la sainteté n’est-il pas préférable ?

Quelle perfection ?

Notons d’abord que tous les exemples repris dans ce chapitre cinq de Matthieu ont à voir avec la relation aux autres : meurtre, adultère, répudiation, serment, loi du talion, procès, emprunt, amour des ennemis. Il va sans dire que la perfection demandée concerne donc l’amour du prochain et non pas des prescriptions liturgiques, cultuelles ou de bienséance. On sait, d’ailleurs, d’expérience que les « parfaits » -au sens des perfectionnistes névrosés du quotidien- sont impossibles à vivre. Dans la logique de l’Évangile, on peut aller plus loin et constater que la perfection dans l’amour tient dans l’art d’aimer les imparfaits – « Votre Père fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » – , dans l’art de pardonner aux pécheurs, dans l’art de rendre service même si je me sais exploité – « Si quelqu’un veut te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. » – Une perfection donc qui consiste à aimer les imparfaits !… Vous voyez que nous sommes loin de l’intégrisme et de l’élitisme !

Une perfection humanisante ?

Comment entendre l’invitation de Jésus à la perfection, sans que cela produise des névroses, des obsessions, des troubles finalement peu humanisants ? Toute la Bible, depuis la Genèse, nous indique qu’une vie vraiment humaine se situe dans la reconnaissance, à la fois, que nous sommes semblables à Dieu (et aux autres) et, à la fois, que nous sommes différents. Le chemin de la vie n’est pas du côté du fusionnel, mais de l’altérité, de la chasteté ! Donc, le commandement : « soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », ne peut conduire à se prendre pour Dieu, mais plutôt à l’accueillir comme un vis-à-vis, qui suscite mon désir sans jamais le combler -du moins ici bas-, sans quoi il n’y a plus de vie ! C’est ce dont parle la Genèse : du jour où tu transgresseras l’interdit qui te fait exister dans la différence, tu mourras (cf. Gn 2,17). Ainsi toute invitation exigeante de l’Évangile ou de la morale chrétienne, ne doit jamais s’entendre comme un discours fermé, élaborant l’image de « l’homme parfait », mais comme une interpellation qui relance chacun dans une quête d’humanisation jamais achevée (cf Xavier Thévenot). Il ne s’agit donc pas de vouloir coller, au quotidien, à la perfection (ceci serait de l’ordre du fusionnel et de la mort), mais de cultiver le désir d’une vie toujours plus humaine (de l’ordre de la chasteté et de la vie).

Soyez saints !

Dans la première lecture de ce dimanche, qui reprend le passage du Lévitique sur l’amour du prochain, nous trouvons une expression semblable à celle de l’Évangile : « Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint. » (Lv 19,2) Les termes de perfection et de sainteté sont-ils interchangeables ? Je ne le crois pas ! Comme évoqué ci-dessus, d’une part, la perfection peut être entendue de manière trop humaine, comme si une conduite irréprochable en tout domaine pouvait nous obtenir le salut (la mort et la résurrection du Christ n’auraient plus lieu d’être) ; d’autre part, la quête de perfection risque de nous entraîner du côté du fusionnel et non de la chasteté : « La sainteté ne consiste pas à être parfait : elle consiste à tenter de dépasser par l’action de l’Esprit, nos failles et, quand celles-ci sont indépassables, à les situer pour laisser Dieu mener son combat en nous dans la certitude qu’il nous aime tels que nous sommes…. Être chaste c’est renoncer à un monde sans faille, de purisme… être capable d’assumer la déception de ne point confondre sainteté et perfection. » (Xavier Thévenot). Comme nous le disions la semaine passée, ce n’est que par la grâce de Dieu, que par l’action de l’Esprit en nous, que par participation à la sainteté de Dieu-même que nous pouvons devenir saints.

Alors, vu toutes les précautions à prendre pour parler de cet appel à la perfection, et toutes les dérives de l’histoire que cette citation de l’Évangile a entraînées, ne vaudrait-il pas mieux promouvoir le langage de la sainteté plutôt que celui de la perfection ?

Bien des saints ne furent pas parfaits !

Nous autres, imparfaits, serons-nous des saints ?

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Violences sexistes !

Nouvelle semaine et sujet tout à fait différent ! Notre formation aborde bien des domaines : cette semaine nous avions donc une session sur les « violences sexistes » ! Trois intervenantes et un intervenant passionnés, ont essayé de nous ouvrir les yeux et de nous donner des clefs pour savoir comment être attentifs et comment agir face à ces violences.

La session fut très instructive et beaucoup d’aspects furent abordés. De quoi avons-nous parlé ?

Premièrement des violences envers les femmes :

  • Agressions sexuelles et viols
  • Violences conjugales (psychologiques, verbales, physiques, économiques, sexuelles)
  • Mutilations sexuelles féminines (excision et infibulation)
  • Mariages forcés
  • Harcèlement sexuel des femmes au travail
  • Proxénéstisme et prostitution

Deuxièmement des agressions envers les enfants (maltraitances, incestes, agressions sexuelles)

Troisièmement des mécanismes en œuvre chez les agresseurs

D’abord quelques définitions

« La violence faite aux femmes désigne tout acte de violence fondé sur l’appartenance au sexe féminin, causant ou susceptible de causer aux femmes des dommages ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, et comprenant la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée. » (Déclaration de l’ONU sur l’Elimination de la violence contre les femmes – novembre 1993)

« Constitue une agression sexuelle toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise » (Code Pénal 222-22)

« Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. Le viol est puni de quinze ans de réclusion criminelle » (Code Pénal art. 222-23.)

« L’enfant maltraité est celui qui est victime de violences physiques, cruauté mentale, abus sexuels, négligences lourdes ayant des conséquences graves sur son développement physique et psychologique. », « L’enfant en risque est celui qui connaît des conditions d’existence qui risquent de mettre en danger sa santé, sa sécurité, sa moralité, son éducation, ou son entretien, mais qui n’est pour autant pas maltraité. », « Les enfants en danger comprennent l’ensemble des enfants en risque et des enfants maltraités ». Observatoire décentralisée de l’action sociale, 1993

Quelques chiffres significatifs

La première grande enquête, en France, ne date que de 2000, d’autres ont suivi… Elles font apparaître notamment que :

  • Parmi les femmes de 20 à 59 ans vivant en couple : UNE FEMME SUR DIX a été victime de violences (verbales, psychologiques, physiques et/ou sexuelles) de la part de son conjoint-concubin dans l’année précédant l’enquête
  • Plus d’1 femme sur 5 a été agressée dans la rue ou au travail durant l’année 1999.
  • 0,3 % des femmes enquêtées ont été victimes de viol en France durant l’année 1999 (et 12% au cours de leur vie). En appliquant ce pourcentage de 0,3 % au nombre de femmes de 20-59 ans cela signifie qu’en France, environ 48 000 femmes auraient été victimes de viols durant l’année 1999.
  • En France, 1 femme décède tous les 2 jours et demi victime de son compagnon ou de son ex-compagnon. 1 homme décède tous les 14 jours victime de sa compagne ou ex-compagne.
  • 1 enfant sur 24 a subi, ou subira, des agressions sexuelles répétées de la part d’un de ses proches avant ses 18 ans
  • 700 enfants sont tués par leurs parents chaque année (soit quasiment 2 par jour)

Quelques clefs

Quelques repères pour l’accueil de victimes :

  • D’abord croire ce qu’elles nous disent, c’est souvent en-deçà de la réalité… Beaucoup de victimes n’osent pas parler car elles pensent qu’on ne les croira pas ! Être conscient des violences possibles, nous aide à croire les personnes.
  • Reconnaître que la personne a subi des choses graves… Parfois un petit fait rapporté s’ajoute à bien d’autres violences subies, c’est parfois la goutte d’eau qui fait déborder le vase…
  • Se mettre clairement du côté des victimes
  • Offrir un espace d’écoute et de sécurité, redonner de l’estime de soi à la personne
  • La sortir de l’isolement où veut la maintenir son agresseur…
  • Travailler en réseau

Trois types de phrases clefs, pour accueillir un enfant qui nous révèle une agression sexuelle :

  • Ton papa (ou…) n’a pas le droit de faire cela !
  • C’est pas de ta faute !
  • On va t’aider, on va te protéger !

La principale prévention de la violence sexiste, consiste à protéger les enfants, car quasiment 100% des agresseurs ont eux-mêmes été victimes de violence, de maltraitance ou d’agressions dans leur enfance. Par ailleurs, une victime durant l’enfance répétera souvent (pas toujours) à l’âge adulte cette violence soit en étant de nouveau victime (processus psychologique bien démontré) soit en devenant agresseur !

Ressources

Sur le blogue :

Les données de base (en France) sur les violences sexistes

Les mécanismes de la violence conjugale

Repères pour intervenir auprès d’hommes violents à l’encontre des femmes

Ressources externes :

Lutte contre les violences faites aux femmes (Un site de référence)

Lutte contre les violences envers les enfants (Un site associatif)

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Une loi anéantie dans l’amour !

13 février 2011, 6ème dimanche A, Mt 5,17-37 /

En méditant ce long passage du « sermon sur la montagne », une interrogation revient souvent : ces paroles de Jésus sont-elles vraiment praticables ? Peut-on vivre au niveau de cet idéal ? Et la réponse penche spontanément du côté du non… Alors, que faire de ce texte : ne pas s’en soucier, le laisser aux utopiques, l’aménager à sa façon ? Pourtant Jésus conclura son discours par la métaphore de l’homme qui, ayant entendu ses paroles sans les mettre en pratique, est comparable à un homme ayant bâti sa maison sur le sable et dont la ruine fut complète au passage de la tempête…

Une exigence libératrice !

Par six fois, à propos du meurtre, de l’adultère, de la répudiation, des serments, de la loi du talion et de l’amour des ennemis, Jésus va opposer le précepte de la loi ancienne à sa parole : « On vous a dit… moi, je vous dis… » Non pas, « je vous dis le contraire », mais je vous demande d’aller encore plus loin dans l’esprit de la loi jusqu’à l’accomplir pleinement dans l’amour ! La première conséquence de ce discours exigeant consiste à ne pas absolutiser la formulation de la loi et, loin de peser encore plus sur nos épaules, cela est libérateur… On le sent bien ici à propos de la question de la répudiation, l’exigence plus grande de Jésus, demandant de ne pas répudier son épouse pour n’importe quelle sorte de motif, va dans le sens d’une protection des femmes, car la situation d’une femme répudiée n’était guère enviable ! Les maris ne peuvent plus se donner bonne conscience, en appliquant bêtement la loi ! Notons que ce contexte est bien éloigné du nôtre et de nos problématiques en ce domaine…

Une loi anéantie !

Je suppose que vous avez relu le texte de l’Evangile, avant cette méditation… « Celui qui convoite la femme d’un autre a déjà commis l’adultère avec elle… Celui qui maudit son frère est passible de la géhenne de feu… Si ton œil entraîne ta chute, arrache-le… » Il y a de quoi frissonner sérieusement ! Heureusement, Jésus nous a parlé aussi par ses actes et par ses attitudes, notamment à travers toutes les rencontres bienveillantes de sa vie. D’une certaine manière, l’accomplissement de la loi dont Jésus parle c’est son anéantissement dans l’amour. Ne peut-on, en effet, interpréter ces propos de Jésus comme un raisonnement par l’absurde : « Pour que la loi soit efficace en vue de votre salut, voici jusqu’où vous devriez l’accomplir ! » Cela ne vous rappelle-t-il pas un autre passage : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux […] Mais alors qui peut-être sauvé ? […] Aux hommes c’est impossible, mais à Dieu tout est possible. » (Mt 19,24-26) Ce verset ne demande pas aux riches de faire un effort pour entrer dans le royaume, car le chameau aura beau pousser de toutes ses forces, il ne passera pas dans le trou d’une aiguille. La seule solution consiste à s’en remettre à la grâce de Dieu ! Mais alors cela veut-il dire que l’on peut vivre n’importe comment, que les exigences de l’Évangile ne sont pas à mettre en œuvre ?

Par la grâce !

Nous retrouvons ici le célèbre débat du salut par les œuvres ou par la grâce. L’excellent texte de l’accord entre Luthériens et Catholiques (puis Méthodistes) sur la Justification éclaire tout ceci merveilleusement[1]. Nos œuvres ne peuvent nous obtenir le salut : ne pas commettre l’adultère ne suffit pas, il faudrait arracher son œil, et encore… Ne pas tuer ne suffit pas, il faudrait ne jamais se mettre en colère, ni insulter son frère… Ne pas s’accrocher à ses richesses ne suffit pas, il faudrait tout vendre et le donner aux pauvres,  etc. Au contraire, c’est la grâce seule qui sauve, gratuitement, par la mort et la résurrection du Christ… Alors si on se laisse prendre par cette grâce, si on se laisse habiter par l’Esprit, qui vient nous sanctifier et nous configurer au Fils, cela ne peut que rejaillir sur nos œuvres, sur nos actes en conformité avec les exigences de l’Évangile… Ce qui dans nos vies est déjà conforme à l’Évangile atteste que nous nous laissons faire par la grâce, mais ce qui dans nos vies s’oppose à l’Évangile nous appelle à nous rendre encore plus disponibles à l’action de l’Esprit en nous ! Jésus sauve d’abord le pécheur, le libère, le guérit, puis lui dit, et nous redit sans cesse : « Va et désormais ne pèche plus ! »

La loi n’est donc pas abolie. Eclairée par les paroles et la vie de Jésus, elle nous permet de réorienter sans cesse notre vie vers une plus grande disponibilité à l’Esprit. Cependant, ce n’est pas en la réalisant parfaitement que nous éviterons « la géhenne », mais uniquement en accueillant humblement le salut offert gratuitement !

Cette loi, conduite à son accomplissement, est-elle praticable ?

En Jésus Christ certainement, puisque elle fut anéantie dans l’amour !


[1] Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification, de la Fédération Luthérienne Mondiale et de l’Église catholique,1998

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L’inculturation pour tous !

Toujours dans le double objectif de m’obliger à une petite ressaisie de la semaine passée et pour vous en partager quelques éléments, j’aimerais vous parler d’inculturation… C’est une sœur coréenne, Sr. Agnès KIM, de la congrégation des sœurs  de saint André, qui nous a introduits à cette problématique à travers une petite session de trois jours. J’avais, par ailleurs, déjà creusé cette question dans mes recherches liées à une théologie des religions, mais de nouveaux aspects furent ici mis en relief.

Précisions de vocabulaire…

Première remarque importante, le travail de l’inculturation ne concerne pas uniquement, comme on le croit souvent les « pays de mission », mais toute culture interpellée par l’Évangile ! Précisons d’abord le vocabulaire, trois termes se côtoient :

  • L’enculturation est le processus par lequel un individu, dès sa petite enfance et tout au long de sa vie est intégré et s’intègre dans la culture de son milieu. Chaque individu est marqué par une culture particulière.
  • L’acculturation désigne tous les phénomènes qui résultent du contact entre deux cultures ou deux groupes culturels : les influences réciproques, les emprunts, les imitations, les transformations, les syncrétismes… Les éléments extérieurs sont rarement repris tels quels, ils sont assimilés, transformés par la culture qui les adopte, et celle-ci est elle-même transformée par l’intégration de ces éléments nouveaux.
  • L’inculturation, n’est pas un terme sociologique, mais théologique. Il en va de la rencontre entre l’Évangile et une culture. Dans la logique même de l’in-carnation, l’in-culturation est l’incarnation de la vie et du message chrétien dans une aire culturelle concrète. Non pas l’adaptation d’un message chrétien immuable à une culture, mais une façon singulière de vivre et dire l’évangile dans une culture particulière. Cette démarche d’inculturation devient alors créatrice et d’une nouvelle culture (marquée par l’Évangile), et d’une nouvelle manière de vivre et dire l’Évangile (marquée par une culture)…

Ce travail s’est opéré tout au long de l’histoire du christianisme: d’abord chez les disciples de la première génération, qui ont mis par écrit dans le Nouveau Testament, avec leurs références culturelles, leur expérience de Jésus-Christ ; ce sont, ensuite, les Pères de l’Églises, marqués par la culture hellénistique, qui vont formuler –notamment dans les premiers conciles– leur expérience de Jésus Christ ; au moyen-âge de nouvelles créations s’opèrent par la rencontre de l’Évangile avec la culture latine, hellénistique et germanique ; et ainsi de suite jusqu’au XXIème siècle.

Une culture ?

Rencontre donc de l’Évangile avec une culture, bien… mais  quand on parle de culture, ici, que veut-on dire ? En fait il y a deux grandes lignes de sens, à propos du mot culture. D’une part ce qui relève de la connaissance, d’une culture générale, des lettres, des arts, des sciences etc., d’autre part ce qui relève de la façon de vivre, des us et coutumes d’un peuple. C’est, en fait, le second sens qui nous intéresse ici.

Il en va d’abord d’une opposition entre culture et nature. La culture est une création de la liberté humaine pour répondre aux grands défis de la vie liés à la nourriture, au vivre ensemble, à la mort, au sens de la vie… Chaque peuple a mis en place un système équilibré pour mener sa vie de la façon la plus harmonieuse possible. Il y a donc quelque chose de l’ordre de références communes dans une société, souvent non-dites, mais apprises et transmises. De plus chaque culture est dynamique, elle met en jeu une tradition en mouvement et surtout chaque culture forme un système, on ne peut changer un élément sans que cela influence sur d’autres éléments qui lui sont liés.

En ce sens, toute personne est cultivée, enculturée, prise dans une matrice qui lui permet de sentir, de réagir de penser… Si toute culture est ainsi précieuse, cela ne signifie pas, non plus, qu’elle échapperait à une ambivalente. Chaque culture est critiquable, sur certains de ses aspects, ne serait-ce qu’au nom du respect dû à chaque être humain. Mais plus encore, pour nous chrétiens, chaque culture est interpellée par l’Évangile…

Problématique de l’inculturation !

Dans un premier temps, les missionnaires, à partir du XVIème siècle notamment ont fait table rase des cultures rencontrées lors de l’évangélisation. Il va sans dire que cette évangélisation peu évangélique fut refusée, combattue, car il s’agissait non pas d’annoncer l’Évangile mais de substituer par la force la culture occidentale aux cultures rencontrées.

Dans un second temps, plusieurs missionnaires ont tenté alors différentes formes d’adaptations. En prenant quelques éléments de la culture rencontrée, qui paraissaient acceptables, pour « colorer » l’expérience chrétienne. En fait, cette méthode, fut nouvelle dans la forme, dans la pratique, dans sa pédagogie, mais pas dans son fondement. Car, il s’agissait toujours d’opposer l’unique vraie religion aux fausses religions. Par ailleurs, en ne prenant que quelques éléments d’une culture, le système culturel ne fonctionne plus et l’évangélisation reste superficielle et incapable de donner naissance à une véritable incarnation de l’Évangile dans cette nouvelle culture… Tout en adoptant certains aspects extérieurs du christianisme, le fond des cœurs, la conception de Dieu, du mal, du salut… ne furent guères évangélisés.

Le seul chemin possible est celui d’une inculturation, qui ne peut se faire que par les individus mêmes d’une culture donnée.

L’inculturation dans nos sociétés occidentales.

Sans reprendre, ici, la problématique des pays de missions, je m’attarde un peu sur notre propre situation. Tous constatent le décalage entre l’Église et la culture occidentale : un langage de la foi peu parlant, des expressions datées, des liturgies inadaptées, et une culture globale rendant difficile la fidélité à l’Évangile. Fondamentalement, la structure de l’Église, la façon d’enseigner un dogme sont d’un type pyramidal qui correspondait bien à une société traditionnelle également pyramidale, mais qui devient inadéquat dans une société qui fonctionne en Réseau, où chaque individu invente sa vie et son identité, où la vérité se construit à partir de multiples sources d’information. Sr Agnès Kim identifie ici plusieurs défis :

– Passer d’une Église pyramidale à une communauté de croyants

– Passer d’un enseignement d’une vérité toute faite à la conduite vers une expérience personnelle de Jésus Christ.

– Rééquilibrer la dimension rationnelle avec la dimension corporelle de l’expérience chrétienne, en faisant place au sensible et au corps.

– Repenser le rapport au temps et à l’espace, à l’aide de temps forts, d’étapes de vie à saisir, de lieux d’appartenance diversifiés et non territoriaux…

– Mieux utiliser la technologie, le son l’image, l’ambiance et pas uniquement le texte…

Vous le voyez, il s’agit bien, pour nous aussi d’une démarche d’inculturation à prendre à bras le corps ! Comment permettre à l’incarnation de se poursuivre, pour que nos cultures occidentales soient transfigurées par l’Évangile ?

J’ai bien conscience d’avoir été, à la fois un peu long et trop allusif, mais j’espère tout de même avoir ouvert en vous quelques pistes de réflexion à ce sujet… En fait, comme monsieur Jourdain, vous pratiquez déjà certainement l’inculturation sans forcément l’appeler ainsi… Alors bonne continuation !

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De quelle manière ?

6 février 2011, 5ème dimanche A, Mt 5,13-16 /

« Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde… Qu’en voyant vos bonnes œuvres, les hommes rendent gloire à Dieu ! » Je ne sais pas quels effets produisent chez vous ces affirmations… J’entrevois trois réactions spontanément possibles : un complexe de supériorité, un complexe d’infériorité et un complexe de culpabilité… Comment les dépasser, comment les évangéliser ?

Pas de complexe de supériorité !

Se prendre pour la lumière du monde ! Voici un premier piège à déjouer. L’évangile nous dit bien que nous sommes lumière du monde, sel de la terre, « consacrés par la vérité de la Parole de Dieu » (cf  Jn17,17). Mais attention, les nuances, ici, sont essentielles ! Oui, le Christ, Dieu fait chair, est venu en personne nous révéler la Vérité, une vérité non pas purement notionnelle, mais existentielle, relationnelle, éthique et les disciples du Christ ont donc une mission unique de faire accéder à cette Vérité reçue ! Mais puisque la Vérité a pris chair en Jésus de Nazareth –Je suis le chemin, la vérité et la vie (Jn 14,6)–, ce n’est qu’à son exemple, qu’à sa manière, que nous pouvons vivre dans La Vérité et en témoigner ! Loin de vouloir se prendre pour la lumière du monde, de se placer en donneurs de leçon, et de partir en croisade contre les impies, il nous faut laisser la lumière du Christ rayonner à travers nos gestes et nos paroles ! Il ne s’agit donc pas d’imposer ce que nous avons compris de la Vérité du Christ, mais d’inviter d’autres à faire l’expérience de cette Vérité qu’est Jésus Christ. N’oublions pas enfin que ce texte se situe juste après les Béatitudes qui nous parlent de douceur, du service de la justice et de la paix, d’une pauvreté de cœur, au risque de la persécution, il n’y a donc pas à se tromper d’attitude ni à cultiver un complexe de supériorité !

Pas, non plus, de complexe d’infériorité !

Conscients de notre inadéquation avec l’idéal de l’Évangile, nous pourrions être tentés par le silence et par le relativisme, occultant ainsi la lumière dont nous sommes porteurs. Nombreux, en effet, sont les chrétiens qui n’osent plus parler de leur foi de peur de choquer, d’être incompris, ou d’être renvoyés à leurs propres incohérences… Et pourtant, c’est peut-être là que l’actualité du martyre peut trouver sa vraie place : nous sommes tenus d’annoncer l’Évangile, même si nous ne sommes pas au niveau de l’idéal de l’Évangile, et donc même au risque que l’on nous renvoie notre propre discours pour faire apparaître nos incohérences… En tant que prêtre, je suis bien conscient de ne pas vivre toujours ce que j’annonce, et pourtant je suis tenu de l’annoncer pour interpeller la vie du monde, la vie des autres mais aussi ma propre vie ! Par ailleurs, dans nos sociétés pluralistes, on veut à la fois nous faire croire que toutes les opinions se valent et dans le même mouvement nous imposer une pensée unique qui varie au gré des vents… Dans ce contexte sans repères, annoncer l’Évangile, à la manière de l’Évangile, devient toujours plus urgent ! Or, notre Église, de plus en plus minoritaire, a la chance d’entrer dans une pauvreté plus grande -en moyens, en personnes, en notoriété-, qui nous oblige à nous situer de façon plus juste, plus conforme aux Béatitudes et donc paradoxalement de pouvoir annoncer l’Évangile sans complexe d’infériorité puisque les pauvres sont proclamés bienheureux !

Dépasser aussi la culpabilité !

Troisième piège à éviter, celui d’une culpabilité stérile… Les bonnes œuvres évoquées dans l’Évangile sont explicitée avec une étonnante actualité dans la première lecture tirée du livre d’Isaïe : « Partage ton pain avec celui qui a faim, recueille chez toi le malheureux sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable. Alors ta lumière jaillira comme l’aurore. » (Is 58,7) Dans les grandes villes, nous sommes quotidiennement confrontés à cette situation. Chaque matin et soir, en me rendant aux études, je croise au minimum quatre ou cinq personnes mendiant une aide et, quotidiennement, je les ignore ! L’autre dimanche, au fond de l’Église, un homme est venu nous invectiver car le comité d’entretien de la paroisse faisait la quête pour des travaux pendant que des pauvres mendiaient à la porte… Les exemples ne manquent pas où la culpabilité peut nous saisir ! Mais est-ce au nom de la culpabilité que Jésus a mis en marche des disciples qui lutteront de bien des manières au cours des siècles contre la pauvreté et l’injustice ? Je ne le crois pas… C’est grâce à une liberté intérieure toujours plus grande, dégageant nos capacités à aimer, que notre vie peut devenir plus cohérente avec l’Évangile ! Avons-nous à rougir du fait que des pauvres viennent mendier aux portes des Églises ? S’ils s’y présentent c’est bien parce qu’ils savent pouvoir trouver là une aide… et même si celle-ci n’est pas dans l’immédiateté d’un mouvement sentimental, elle est bien présente dans les multiples œuvres suscitées et maintenues avec fidélité par des disciples du Christ… À chacun de nous d’y trouver sa place pour être, avec d’autres, sel de la terre et lumière du monde !

Alors, dépasserons-nous, grâce à l’Évangile,

nos complexes de supériorité, d’infériorité et de culpabilité,

pour trouver la juste manière d’être lumière du monde ?

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De la Xéniteia…

Voici un joli mot que je viens de découvrir et que j’aimerais vous partager… Car, d’une certaine manière il est très actuel, et complète, sous certains aspects, ce que j’évoquais à propos de la satiété… (Voir les commentaires du texte « Quelques découvertes ! »)

Qu’est-ce à dire ?

Ce mot grec xéniteia (ξενιτεία), difficile à rendre en français, nous vient du monachisme oriental pour qualifier l’exil volontaire, l’expatriation, le choix de vivre en étranger (racine xénos, étranger) en vue de la recherche de Dieu. Au sens premier, il s’agissait en effet, comme les moines du désert, ou comme les stylites au milieu de la ville (moine vivant en haut d’une colonne), de quitter la vie du monde pour se consacrer totalement à la recherche de Dieu. Cette expatriation, cette xéniteia, permettait de quitter sa famille, sa patrie, son milieu linguistique pour entrer dans le silence et le détachement. Cela pouvait se traduire par une peregrinatio, une vie de pérégrination, comme chez saint Benoît-Joseph Labre, pèlerin sans domicile fixe, n’ayant nulle pierre où reposer sa tête. De façon extrême, ce type de vie voulait signifier que nous ne sommes pas du monde, que nous sommes pèlerins sur cette terre, et que notre véritable patrie est en Dieu. Selon saint Jérôme, on ne peut être moine sans quitter sa patrie !

Une attitude intérieure…

On perçoit bien le risque de cette xéniteia, lorsqu’elle pousserait à rejeter le monde, notre condition humaine et charnelle pour vivre « comme des anges ». Cependant sa dimension prophétique demeure. Même si tous les humains ne sont pas appelés à quitter le monde, que quelques-uns vivent en moine, en exil de ce monde, rappelle à tous que notre fin n’est pas ici-bas mais en Dieu. La sagesse monastique va d’ailleurs pousser dans le sens d’une expérience intérieure de la xéniteia, non pas en partant sur les routes, mais en vivant toujours en exilé, sans se sentir pleinement chez soi, même dans sa cellule, bref en cultivant non pas la satiété d’une vie aboutie mais le désir d’une vie en Dieu. Il ne s’agit pas là de fuir sa condition humaine, mais de l’orienter vers sa finalité ultime.

Un concept fort actuel…

Dans nos sociétés modernes, nous sommes nombreux à vivre en étranger, hors de notre patrie. Mais cette expatriation est rarement volontaire, elle dépend souvent d’un contexte économique ou politique qui pousse à quitter son pays. Par ailleurs, la vie religieuse, de plus en plus marquée par l’internationalité, nous donne souvent l’occasion de vivre en étranger, loin de notre famille, de notre culture, de notre milieu linguistique. Sans nécessairement nous en rendre compte, c’est bien cette xéniteia que nous vivons alors ! Elle n’est pas facile, et relève d’une certaine ascèse, elle nous fait expérimenter une certaine solitude, nécessaire à tout chercheur de Dieu, mais par ailleurs cette expatriation nous fait également entrer dans une fraternité plus universelle, et une dimension de nous-même impossible à vivre sans sortir de son milieu : « Nul n’est prophète en son pays… ».

La vie religieuse, mais aussi toute communauté chrétienne, vivant d’une certaine manière cette vie hors du monde, n’a-t-elle pas à témoigner de cette xéniteia, au service de tous ? Indiquant à la fois la dimension « mystique » (hors du monde) de toute vie humaine et la dimension « éthique » (hors de notre cercle naturel) d’une fraternité plus universelle ? Au moment où renaissent bien des replis identitaires et xénophobes, revendiquer son statut d’étranger sur cette terre peut donner à penser et à vivre, non ?

Saint Syméon le Stylite…
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Vivre toutes les béatitudes !

30 janvier 2011, 4ème dimanche A, Mt 5,1-12 /

Les béatitudes ont souvent été dénoncées comme une incitation à se contenter de situations de pauvreté, de faim, d’injustice en attendant une consolation dans l’au-delà… Il va sans dire que cette interprétation n’est pas en accord avec l’esprit de l’Évangile, et même qu’elle est, au sens premier du terme, hérétique. Etymologiquement, en effet, hérésie vient du grec hairesis qui signifie choix, option particulière, prendre une partie au lieu du tout. Pour bien comprendre ce prologue du sermon sur la montagne, sommes-nous prêts à entendre et à vivre les huit béatitudes ? Je vous propose de les regrouper sous trois interpellations : entretenir le désir ; cultiver la bienveillance ; et se bousculer pour l’action !

Entretenir le désir !

Une première série de béatitudes invite à entretenir le désir : heureux les pauvres de cœur… heureux ceux qui pleurent… heureux ceux qui ont faim et soif de justice. C’est-à-dire, heureux ceux qui ne sont pas repus, rassasiés, qui ne se contentent pas de leur petit bonheur à quatre sous, mais qui se laissent toucher par le malheur des autres et désirent la joie pour tous, la justice, un bonheur plénier. Origène, Père de l’Église du III° siècle, avait déjà compris que l’origine du péché c’est la satiété, puisqu’elle est à la fois replis sur soi, -sur son petit confort-, fermeture à un plus grand bonheur possible pour soi et pour les autres, mais encore obstruction à l’action de la grâce de Dieu en nous. Les béatitudes nous invitent donc à entretenir ardemment le désir de bonheur pour tous, mais aussi le désir de plénitude, le désir de Dieu. Dans nos sociétés modernes, à l’horizon purement terrestre du consommateur satisfait, quelle actualité !

Cultiver la bienveillance !

Une seconde série invite à la douceur, à la bienveillance, à des attitudes évangéliques : heureux les doux… heureux les miséricordieux… heureux les cœurs purs. Ici encore, dans nos sociétés cyniques, où la peur de l’autre, le dénigrement des hommes politiques  et le soupçon sont constamment entretenus, comment témoigner, au contraire, de la confiance, de la bienveillance, de la douceur, du pardon ? Spontanément je pense à la communauté de Taizé, qui définit ses rencontres internationales comme les étapes d’« un pèlerinage de confiance sur la terre », confiance en Dieu et donc confiance en l’être humain, créé à l’image de Dieu, habité en profondeur par  le désir du Beau, du Bon du Bien. On le sait, cet accueil confiant de chacun n’est pas sans risque, cette douceur à tout prix non plus, elle a conduit Jésus à être crucifié, et le frère Roger à être poignardé. Sommes-nous prêts à cultiver cette bienveillance évangélique?

Se bousculer pour l’action !

La dernière série des béatitudes nous invite à l’engagement, à nous bousculer pour l’action : heureux les artisans de paix… heureux ceux qui sont persécutés pour la justice et pour la fidélité à Jésus Christ. Nous pourrions reprendre ici également les béatitudes qui évoquent la faim et la soif de justice ou même la douceur. Loin de nous entretenir dans un fatalisme inactif, les béatitudes nous demandent une seule violence : celle qui consiste à se faire violence à soi-même pour sortir de l’inaction et de l’indifférence, quel qu’en soit le coût. Loin de moi l’idée de cultiver la culpabilité face à nos limites en ce domaine… Mais, comme en attestent tous les grands témoins de la vie chrétienne, c’est en se laissant toucher par l’une ou l’autre situation tout à fait à notre portée, à notre mesure que, petit à petit, on peut se laisser emporter vers une charité plus grande, vers une action de plus grande ampleur, avec d’autres, qui nous permettront de donner toute la mesure à nos dons et à nos charismes.

Dans un même mouvement, désir et bienveillance suscitent l’action !

Alors, pour un bonheur plus grand,

désirez-vous vivre toutes les béatitudes ?

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