Décidément ma lettre hebdomadaire devient bimensuelle, non par volonté de prendre de la distance, mais tout simplement en raison des événements qui se bousculent… Vous le savez déjà, la fin de semaine dernière fut marquée par la fête de l’engagement des nouveaux religieux à Sokodé, précédée de deux rencontres : une session jeune assomption, ainsi qu’une assemblée générale rassemblant les assomptionnistes du Togo et du Burkina-Faso. Par ailleurs, nous avons également célébré le renouvellement des vœux des 9 jeunes religieux de la région…
Revenons si vous le voulez bien sur ces différents événements…
Première profession de Thomas, Yves, Remi-Clovis, Paul, Pierre-Paul et Bonaventure. 31 août

Les nouveaux religieux
La fête fut d’abord marquée par l’accueil des familles venues des différents coins du Togo et même du Burkina-Faso. « Donner » un de ses fils à l’Église, ce n’est pas rien, surtout dans le contexte africain où chaque membre de la famille fait partie du patrimoine familial et où l’on attend un retour sur l’investissement en soins, en éducation et en scolarisation ! Le jeune se donne au Seigneur et doit se détacher de sa famille, mais la famille également doit vivre à sa manière ce détachement et cette donation. Dans la célébration, nous marquons cette dimension par un simple geste posé par les parents, qui consiste à remettre symboliquement l’habit religieux à leur enfant.
À l’heure dite, en ce 31 août 2013, la petite église paroissiale de Komah fut prise d’assaut par les convives, les familles, les amis, les paroissiens, les religieux et religieuses du voisinage et les 35 séminaristes du diocèse (en assemblée générale sur la paroisse ce même jour). La célébration fut présidée par le P. Michel Carrière, délégué par le provincial de France pour recevoir les vœux de nos jeunes frères. Votre serviteur, en tant que maître des novices, s’est efforcé de présenter en quelques traits, non dépourvus d’humour, les six jeunes élus du jour… En voici quelques extraits :
« Thomas… Je crois savoir que le célèbre vol de poires, rapporté par Augustin dans ses confessions, parait bien anodin à côté des quatre cent coups opérés par Thomas et sa bande d’amis dans sa jeunesse… Ainsi, à l’image d’Augustin ou de saint Paul, c’est une véritable conversion que vécut Thomas et qui lui permis de s’engager résolument à la suite du Christ… »
« Yves… Jeune homme aux multiples talents, sait apporter la joie là où il se trouve… Aucun djembe ne lui résiste et nombreuses furent les chorales à bénéficier de ses accompagnements. Un des frères a coutume de dire qu’il préfère qu’Yves frappe, avec tellement d’énergie, sur le djembé plutôt que sur son derrière… »
« Remi-Clovis porte viscéralement en lui le souci du Salut des âmes, et il ne ménage pas sa peine pour accompagner et conseiller celles et ceux qui croisent son chemin… »
« Paul, homme intérieur et méditatif, au point de se poser la question de la vie monastique, n’en a pas moins découvert son désir d’une vie apostolique… »
« Pierre-Paul, aime chanter les louanges du Seigneur, même si sa voix angélique, ne permet pas toujours à ses frères de reconnaître la mélodie qu’ils sont sensés reprendre… »
« Bonaventure… Passionné par saint Augustin, n’a pas manqué de profiter du Noviciat pour aborder de nombreux ouvrages sur notre patriarche dans la foi… Au point de vouloir presque prolonger son noviciat pour finir tout le programme de lecture qu’il s’était donné… »

Bonaventure fait profession entre les mains du P. Michel
La parabole des talents convenait merveilleusement à la célébration du jour et le P. Michel n’a pas manqué d’inviter et les jeunes religieux et les membres de l’assemblée à faire fructifier leurs propres talents confiés par le Seigneur. Puis, ce fut le temps de l’engagement proprement dit ; de la remise de l’habit et de la règle de vie ; d’un beau chant de consécration au Seigneur composé par le P. Bien-Aimé – un des formateurs du noviciat- ; de la signature de la profession religieuse et du baiser d’accueil dans la congrégation par les frères.
Bien sûr la célébration fut suivie des traditionnelles agapes… Un grand merci à toutes celles et ceux qui se sont mobilisés pour la fête, à nos généreux donateurs, qui ont permis d’aboutir à ce jour de joie et à nos jeunes frères qui se sont engagés avec générosité à la suite du Christ, dans notre famille religieuse ! Ils sont rapidement appelés à devenir missionnaires puisque deux d’entre eux sont envoyés en France pour les études, deux à Madagascar et deux au Burkina-Faso… Bonne route à chacun !
Session jeune assomption sur le développement durable. 26-28 août
Nous avons donc eu 2 jours et demi très intéressants, animés par trois intervenants locaux… La session fut fort appréciée car bien axée sur des dimensions pratiques. Après une petite réflexion théorique nous nous sommes, en effet, penchés sur l’étude de cas :
– Les techniques culturales agrobiologiques en maraîchage
– Apport en matières organiques au sol : Le compost
– Se lancer dans l’apiculture
– Les différentes méthodes naturelles de protection intégrée des cultures tropicales contre les ravageurs et les parasites
– Les techniques de cultures en agroforesterie
– Une unité d’élevage : ovins, caprins, poules, lapins, etc…
– La culture de champignons
Puis un atelier pratique de réalisation de compost…
Chaque communauté est repartie avec sa feuille de route pour des engagements et des pratiques plus éco-responsables… Pour en savoir plus voir l’article du frère Bernard Bamogo sur le Blog

Les 22 jeunes religieux et novices en session
Assemblée générale des assomptionnistes en Afrique de l’Ouest. 29-30 août
Durant une journée et demie, bousculée par la préparation de la fête, nous nous sommes penchés sur les différents défis de notre présence en Afrique de l’Ouest… L’ordre du jour s’articulait en cinq points : Vers plus de bonheur (vie fraternelle)… Vers plus de cohérence (assumer nos engagements)… Vers plus de pauvreté (notre style de vie et notre solidarité)… Vers plus d’audace (quels projets mobilisateurs pour l’avenir)… Vers plus d’autofinancement… Beaucoup d’idées ont été émises, mais aussi des engagements pris et des propositions à nos responsables provinciaux, espérons qu’ils porteront de bons fruits !
Renouvellement des vœux. 30 août
Et parmi toutes nos activités, le renouvellement des vœux des 9 jeunes frères de la région n’était pas la moindre… Georges, Lucas, Fabrice, Vivien, Jean-Claude, Fabrice-Marie, Emile, Michel et Bernard ont en effet renouvelé leurs vœux pour un an, dans l’intimité de la chapelle communautaire de Komah, entre les mains du P. Michel Carrière… Belle route à chacun d’eux, et notamment à ceux qui vont maintenant poursuivre leur formation à Kinshasa (RDC).
La vie par ici
Au cours de la semaine qui s’ouvre, la nouvelle promotion de novices fera sa retraite de rentrée. Je ne suis donc pas tout à fait sûr de pouvoir être au rendez-vous la semaine prochaine… À la grâce de Dieu !
Des renoncements en guise de Bonne Nouvelle ?
23ème dimanche, année C, Lc 14,25-33 /
« Celui qui vient à moi sans me préférer à sa famille… sans porter sa croix… sans renoncer à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple ! » Voilà, en résumé, l’Évangile de ce jour ! ! ! Mais pourquoi de telles exigences ? Où est la Bonne Nouvelle là-dedans ? Apparemment, l’Évangile de ce jour est à l’opposé de ce que recherchent nos contemporains, particulièrement dans les sociétés occidentales : la famille comme dernier refuge face à une société trop dure ; le bien-être d’une vie sans soucis et les petites économies pour envisager l’avenir avec suffisamment de sérénité… D’ailleurs Jésus ne demande-t-il pas, dans ce même passage, d’être sage et de prévoir l’avenir : « Quel est celui d’entre vous qui veut bâtir une tour, et qui ne commence pas par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? » (Lc 14,28)… Et pourtant, si l’on y réfléchit bien, le cocooning en famille, la fuite des épreuves et la confiance en ce que l’on possède sont-ils vraiment source de vie ? Sans rejeter ce qu’il y a de légitime dans une bonne vie de famille, dans une vie paisible et dans une certaine prévoyance, l’Évangile en dénonce l’absolutisation : au-delà de la famille, nous sommes invités à un amour plus large ; au-delà de la quiétude, nous sommes invités à un combat ; au-delà de notre assurance financière, nous sommes invités à nous assurer de notre avenir en Dieu !
Au-delà de la famille : un amour plus large !
Bien sûr il faut aimer ses proches et sa famille, au-delà du commandement de l’Ancien Testament concernant l’honneur dû à ses parents, il en va de la logique même de l’Évangile de l’amour… Mais Jésus semble nous avertir qu’un amour familial peut aussi être malsain, s’il est de l’ordre de la possession mutuelle, de l’exclusivisme, du renfermement sur son clan. Préférer Dieu à ses proches, pourrait peut-être se traduire de manière plus compréhensible : préférer suivre sa conscience, préférer sa liberté, préférer l’amour de tous plutôt que de se laisser enfermer dans l’amour de ses proches. Je ne peux m’empêcher de repenser ici à un article lu récemment, sur les « suicides altruistes »[1], où les psychiatres nous parlent de personnes au bout du rouleau qui éliminent leur conjoint et leurs enfants avant de se suicider elles-mêmes ! Dans leur raisonnement, il s’agit de « préserver leurs enfants de souffrances à venir, c’est un acte d’amour… » Et le psy de poursuivre : « si la préoccupation originelle est ‘normale’ (l’inquiétude sur le devenir des enfants), elle devient ‘totalitaire’ chez des personnes profondément égocentriques, immatures, fusionnelles, qui considèrent l’autre comme une partie d’eux-mêmes. »… Ces cas extrêmes illustrent bien l’avertissement de l’Évangile et, finalement, la Bonne Nouvelle que l’amour préférentiel de Dieu nous préserve d’un amour totalitaire !
Au-delà de la quiétude : un combat !
« Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple. » Ici encore, c’est d’un amour plus large dont il s’agit. Car, qu’est-ce qui a amené Jésus sur la croix, sinon les conséquences de son amour des hommes et de la vérité ? Ainsi, si nous voulons suivre Jésus, ne pensons pas que nous pouvons faire notre bonheur tout seul, sans nous soucier de l’injustice, du pauvre, de l’exploité… Et ajoutons que la croix ne peut manquer de se dresser à l’horizon si nous prenons à bras-le-corps l’amour du prochain, le combat pour la justice et pour la paix. Mais la Bonne Nouvelle tient dans l’affirmation que la croix, la souffrance, les oppositions que nous ne manquerons pas de rencontrer, n’auront pas le dernier mot. Car la croix du Christ est aussi une croix glorieuse : la récompense de celui qui aura mené le bon combat de l’amour sera la plénitude d’une vie en Dieu !
Au-delà de notre assurance financière : s’assurer de notre avenir en Dieu !
Cette dimension nous est certainement plus accessible, car nous savons bien que « l’argent ne fait pas le bonheur ». Mais creusons un peu : la phrase « Celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » voudrait-elle dire que seuls les vagabonds peuvent être chrétiens ? Ou que nous devons user des biens en étant conscients qu’ils ne nous appartiennent pas, comme les membres de notre famille ne nous appartiennent pas ?… Nous pouvons en user, dans la mesure où ils sont ordonnés à une vie toujours plus aimante et toujours plus solidaire. Et bien sûr, mais je n’y reviens pas, notre seul vraie richesse est celle des relations qui passeront les portes de la mort, contrairement à notre compte en banque : n’est-ce pas encore une Bonne Nouvelle ?
Alors les trois renoncements évoqués :
Celui d’un amour par trop enfermant,
Celui d’une quiétude par trop compromise,
Celui d’une assurance par trop fragile,
Ne sont-ils pas Bonne Nouvelle ?
[1] Flore Thomasset, La Croix, mercredi 21 août, page 5.