7ème dimanche de Pâques, année C, Jn 17, 20-26 /
Voici les dernières paroles de Jésus dans son long discours testamentaire, au soir de son dernier repas. Comme si toute sa mission, toute sa vie se résumait dans cet ultime but final, l’intégration de l’humanité dans l’intimité de la vie trinitaire : « Qu’ils soient un en nous… comme toi Père, tu es en moi, et moi en toi… Qu’ils soient un comme nous sommes un : moi en eux, et toi en moi… Pour qu’ils aient en eux l’amour dont tu m’as aimé, et que moi aussi, je sois en eux. » Evidemment, nous touchons là à la dimension mystique de notre foi chrétienne, bien loin de la vision d’une Église œuvre de charité ou ONG, mais l’Évangile ne cesse de nous dire que la véritable mystique est en même temps très ancrée dans la dimension humaine, horizontale, de notre vie : pas d’union à Dieu sans union entre les hommes ; pas d’union à Dieu sans amour, pas d’union à Dieu sans passer par le Christ !
Pas d’union à Dieu sans union entre les hommes !
Je ne cesse de le redire, l’union, la communion, à laquelle nous sommes appelés, d’abord comme chrétiens, n’est pas une dimension périphérique de notre foi. Il ne s’agit pas d’être unis entre chrétiens pour mieux paraître, pour mieux témoigner, pour être plus efficaces dans l’annonce de l’Évangile… Non, il s’agit d’être unis entre chrétiens et avec Dieu, car le Salut –la Vie en Dieu si vous préférez– est communion de tous les êtres en Dieu ! Ce n’est pas pour rien si le Christ n’a laissé ni écrits, ni règles d’organisation, ni catalogue de lois mais uniquement une communauté de disciples dont les relations, entre eux et avec le Christ, furent si fortes qu’elles ne furent pas anéanties par son départ. C’est de cette communion qu’est née l’Église, c’est de cette communion qu’est née la mission de l’Église de travailler à une fraternité toujours plus universelle, au-delà de toutes religions, afin de rassembler toute l’humanité en Dieu ! « Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. » (Jn 17, 21) C’est ici que nous retrouvons la dimension efficace de cette communion, mais peut-être pas tant pour une efficacité de l’évangélisation ici-bas, que pour manifester un signe efficace de cette union, entre les hommes et avec Dieu, à laquelle nous sommes tous appelés !
Pas d’union à Dieu sans Amour !
J’évoquais plus haut que le but de la vie du Christ était de réaliser cette intégration de l’humanité dans l’intimité de la vie trinitaire. Mais cela est dit d’une façon précise : « Pour qu’ils aient en eux l’amour dont tu m’as aimé, et que moi aussi, je sois en eux. » (Jn 17, 26) Cet amour qui unit le Père et le Fils est-il autre chose que l’Esprit d’amour qui les unit, la troisième personne de la Trinité ? Il s’agit donc de comprendre de façon toujours plus existentielle, que l’amour, après lequel nous courons tellement, ne vient que de Dieu, et en même temps qu’il est pleinement nôtre. Il ne vient pas de Dieu, de l’extérieur de nous-mêmes, mais de l’intérieur de nous-mêmes puisque, dès le commencement du monde, Dieu a insufflé en nous son Esprit d’amour. Dès le commencement de chacune de nos vies, le Père nous crée, le Fils nous sauve et son Esprit nous sanctifie… Ainsi, cheminer vers l’union en Dieu consiste à réaliser, pleinement, ce qui déjà nous constitue de façon existentielle ! Cela vous semble-t-il trop mystique ? Pourtant, se situer dans la création comme créature, à l’heure de la prise de conscience écologique, est bien concret ; se situer comme fils dans le Fils, en faisant nôtre les attitudes du Christ envers les pauvres et les pécheurs, est bien concret ; laisser l’Esprit d’amour, qui piaffe en nous, prendre toujours plus d’emprise sur notre vie, est bien concret… Un saint François d’Assise, par exemple, illustre bien cette triple dimension de notre vie !
Pas d’union à Dieu sans le Christ !
« Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un : moi en eux, et toi en moi. » (Jn 17,22-23) Tout notre passage d’évangile nous parle de cette union à Dieu grâce à notre union au Christ, il n’y a pas besoin d’y revenir… Mais cela peut certainement nous aider à témoigner que si nous parlons de ce passage obligé, ce n’est pas par prétention d’une religion au-dessus des autres, mais parce que le Christ ne fait pas nombre avec d’autres prophètes ou fondateurs de religions. Quelle que soit notre foi, quelles que soient nos œuvres, quelle que soit notre pratique religieuse, que nous nous référions au Christ ou pas, l’Évangile nous dit que le Christ est le lieu unique de notre « entrée » dans la vie trinitaire !
À l’heure où nous célébrons la venue de l’Esprit Saint sur les apôtres, replaçons-nous face à cet essentiel de notre vie :
Le Christ est venu pour faire entrer l’humanité dans l’intimité de la vie trinitaire…
Non par un coup de force extérieur à nos vies, mais en accomplissant ce qui nous constitue déjà !
De savoir cela change-t-il nos vies :
la qualité de notre fraternité, la qualité de notre amour, la qualité de notre intimité avec le Christ ?
Sous l’emprise de l’Esprit !
Pentecôte, année C, Rm 8, 8-17 /
Viens Esprit Saint ! Il y a toujours le risque, dans notre façon de vivre le rythme de la liturgie, de vouloir faire de chaque fête, de chaque temps liturgique, ce que nous avons à vivre ici et maintenant… Or, ce n’est pas tout à fait comme cela que cela se passe : ce n’est pas forcément le Vendredi Saint que nous traversons nos épreuves, ce n’est pas forcément à Noël que nous sommes dans la joie et ce n’est pas forcément à la Pentecôte que l’Esprit Saint descend sur nous pour nous renouveler ! Mais chaque fête, chaque temps liturgique met en lumière un aspect de notre vie chrétienne, une des dimensions de ce que nous avons à vivre tout au long de nos années… Ainsi, je ne suis pas un farouche partisan de certaines formes de piété ou de certaines liturgies qui veulent forcer les choses de façon artificielle, comme si l’Esprit Saint devait prendre forme de langues de feu ou de colombe sur commande. Par contre, il s’agit de reprendre conscience, en cette fête de Pentecôte, que nous avons déjà reçu l’Esprit Saint, à notre baptême, à notre confirmation, et qu’il s’agit de le laisser prendre toujours plus d’emprise sur notre vie… De mener une vie, non sous l’emprise de la chair mais sous l’emprise de l’Esprit ! (cf. Rm 8, 8-17) Une fois n’est pas coutume, arrêtons-nous plus particulièrement, ce dimanche, à l’épitre de saint Paul aux Romains proposée à notre méditation : l’emprise de la chair ou l’emprise de l’Esprit… Qu’est-ce à dire ?
La chair ou l’Esprit ?
Il nous faut sans cesse nous méfier des mots en ce domaine… Spontanément, nous pensons peut-être à la double réalité qui nous constitue, corps et âme, et du coup, nous risquons un formidable contresens en assimilant la chair, dont nous parle saint Paul, à notre corps et l’Esprit à notre âme… Or ce n’est pas du tout cela dont il s’agit ! Saint Paul précise que l’Esprit dont il parle c’est « l’Esprit de Dieu [qui] habite en vous » ou encore « L’Esprit du Christ » et que l’emprise de la chair, c’est « l’emprise du péché »… Cela n’a rien à voir avec notre dualité corps et âme car, grâce à notre corps, nous pouvons servir le Seigneur et par notre esprit, nous pouvons commettre beaucoup de péchés… Mais traîne en notre tête et en notre histoire chrétienne, à la suite de la tradition platonicienne, toute une dévalorisation du corps et notamment de la sexualité, comme si le but de la vie était de se libérer de ce corps encombrant pour ne prendre soin que de notre âme. Rééquilibrant les choses, le concile Vatican II, dans la constitution Gaudium et Spes, nous dit bien que l’homme est une seule réalité, corps et âme : « Corps et âme, mais vraiment un, l’homme est, dans sa condition corporelle même, un résumé de l’univers des choses qui trouvent ainsi, en lui, leur sommet, et peuvent librement louer leur Créateur. Il est donc interdit à l’homme de dédaigner la vie corporelle. Mais, au contraire, il doit estimer et respecter son corps qui a été créé par Dieu et qui doit ressusciter au dernier jour. Toutefois, blessé par le péché, il ressent en lui les révoltes du corps. C’est donc la dignité même de l’homme qui exige de lui qu’il glorifie Dieu dans son corps, sans le laisser asservir aux mauvais penchants de son cœur. » (Gaudium et Spes n° 14)
Sous l’emprise de la chair ou sous l’emprise de l’Esprit ?
Un deuxième mot mérite qu’on s’y arrête, c’est celui « d’emprise »… Bien sûr, il s’agit de fuir le péché et de laisser grandir en soi les fruits de l’Esprit : « joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi. » (Ga 5,22), mais que peut vouloir dire « vivre sous l’emprise » ? Peut-être pas de vouloir faire l’ange, comme si nous pouvions vivre sans péché… Car saint Paul nous dit aussi « Par trois fois, j’ai prié le Seigneur d’écarter de moi [l’écharde dans ma chair]. Mais il m’a déclaré : ‘Ma grâce te suffit : ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse.’ » ( 2 Co 12, 8-9) Car, même si le péché est tapis à notre porte, il s’agira de le traiter toujours en ennemi, de ne pas se laisser séduire par lui et surtout de ne pas en faire notre maître ! La question est donc : vers quoi courons-nous, qu’est-ce qui est au centre de notre vie ? Notre quête de confort, de jouissance, de pouvoir, d’autosatisfaction, bref : nous-mêmes ? Ou le désir d’aimer, d’apporter du bonheur autour de nous, de faire grandir l’autre, de servir, bref : l’autre ? Oui, qu’est-ce qui mène notre vie, sous quelle emprise vivons-nous ?
Sous l’emprise de l’Esprit !
Dernière équivoque à lever, vivre sous l’emprise de l’Esprit n’implique pas de nier notre être ou de nous rendre esclave d’une puissance extérieure… Le souffle de Dieu nous habite depuis le début de notre existence… Cette vie sous l’Esprit est inscrite en nos gènes depuis la fondation du monde. Aussi devons-nous sans cesse être plus conscient que vivre sous le souffle de l’Esprit de Dieu, sous le souffle de l’Esprit du Christ, nous rend toujours plus libre… Libre de devenir pleinement ce à quoi nous aspirons en profondeur !
Alors sommes-nous prêt ?
Sommes-nous désireux, sans aucune crainte,
de nous mettre sous l’emprise de l’Esprit de Dieu ?